Gated communities : résidences avec les riches

Article publié le 30 octobre 2012
Article publié le 30 octobre 2012
A deux pas de Genk et d’Hasselt, une « gated community » fait office de « résidence la plus luxueuse de Belgique ». Construite comme un village vacances blindé, la résidence accueille nantis et businessman pleins aux as mais aussi en pleine crise d’insécurité. Reportage dans une prison dorée où peur rime avec ascenseur.

Tout est fait pour limiter les contacts humains. Des murs, des grilles, des haies…Sur leurs faîtes, des caméras surveillent. Impossible de franchir les grilles si vous ne disposez pas d’un code d’accès ou d’un hôte à l’intérieur du complexe. A l’intérieur, un parking souterrain avec un parc automobile digne d’un prince arabe est ouvert en permanence. De là, un ascenseur vous emmènera directement dans votre chambre, sans que vous ayez à rencontrer vos voisins de palier. Une fois dans votre appartement, n’oubliez pas de refermer la porte blindée. Un verrou de l’équivalent d’un coffre-fort vous permettra enfin de vous sentir en sécurité, chez vous. A la gated community de Bokrijkpark residentie, en plein milieu de la Belgique.

Environ 130 personnes vivent ici, dans 50 appartements. Elles recherchent avant tout la paix et la sécurité. Très peu d’enfants dans la forteresse, la plupart des résidents sont des retraités ou des businessmen adeptes du nomadisme international mais surtout avide de sécurité. Pourtant, Lenders & Partners, le bureau d’architectes à l’origine du projet, n’a pas vraiment installé un climat de psychose dans la résidence. Pas de patrouilles d’hommes armés, ni de barbelés, encore moins de miradors. Non, les discrets services de Securitas suffisent. Si Bokrijkpark est encore loin de se barder du dispositif de La Zona, propriété privée, la quiétude a tout de même un prix : celui de la fracture sociale.

Musique d'ascenceur, BMW et État policier

« Nous avons un parking souterrain privé où diffusent de la musique 24 heures sur 24. Il paraît que cela nous rassure. »

Vian Vianen vient des Pays-Bas. Il a traversé la frontière pour venir s’installer en Belgique voici deux ans. Vian a immédiatement été séduit par ce quartier cloisonné. À l’âge de 72 ans, il s’estime plus vulnérable face à de possibles agressions. C’est pourquoi il a choisi de venir poser ces valises dans un de ces six immeubles cachés derrière des nuages de lilas. « Ici, je me sens bien, en sécurité. Je n’ai à me tracasser de rien. Tout est fait pour que le sentiment de sécurité vous envahisse. Tenez, par exemple, nous avons un parking souterrain privé où diffusent de la musique 24 heures sur 24. Il paraît que cela nous rassure, bien que le risque d’agression soit quasi nul. » Le paradoxe, c’est que Vian n’estime pas le risque d’agression très élevé à Genk ou Hasselt. « Mais bon, on ne sait jamais ! » Christina Wanten, la cinquantaine dynamique, habite dans ce quartier pour des motifs plus ou moins similaires. « Je voyage beaucoup et je vis seule. Quand je reviens de Singapour, Hong-Kong, New-York ou d’une autre mégalopole bruyante, j’aime retrouver le calme. Ici, le calme est presque une religion. » Christina avoue parfois ne pas se sentir à l’aise quand elle pense à sa condition. « Vous savez, je vis seule. Je gagne très bien ma vie. J’ai une grosse BMW. Ma réussite pourrait susciter des jalousies, et je n’ai pas d’homme pour me protéger. Finalement, on peut dire que les murs d’enceinte et les caméras représentent un peu mon mari-protecteur à moi ! »

Synopsis : Mexico. Trois adolescents des quartiers pauvres pénètrent dans l'enceinte de La Zona, une cité résidentielle aisée...Francis Haumont, avocat spécialisé dans l’aménagement du territoire, a un avis plutôt mitigé sur ces ghettos dorés. D’un côté, l’homme de loi ne comprend pas ceux qui cherchent la fracture sociale. « La césure avec le reste du monde n’est pas la solution. Tout comme l’instauration d’un État policier ne résout rien. C’est par le dialogue, en créant un "être ensemble"qu’on peut espérer vivre en paix. Pas en bâtissant des murs. » Mais le sympathique avocat ne voit cependant aucune disposition légale permettant de mettre un frein à l’expansion du phénomène. « Tout le monde a le droit de s’y installer, il n’y a donc aucune violation de la constitution. Mais l’argent est discriminatoire. Si les gates communities devaient s’étendre, il faudrait mettre en place des mesures. » Francis Haumont souhaite avant tout que les autorités laissent la liberté aux gens de choisir leur cadre de vie.

On n'est pas né sous la même étoile

Maximmo-Era, une agence immobilière genkoise en charge du projet, rejette brusquement ce qu’elle considère comme des propos alarmistes. Jos Schellens, directeur de l’agence, tient à s’expliquer. « Nos clients sont fortunés. Le prix des appartements varie souvent entre 750 000 et 1 million d’euros. À cela s’ajoutent des charges de 350 euros par mois pour la sécurité. Pour acheter une place de parking, il faut débourser 20 000 euros. Cela fait beaucoup d’argent. Mais nous nous renseignons sur les personnes qui achètent chez nous. Nous voulons savoir d’où viennent les fonds. De cette manière, on barre la route à une certaine clientèle. »

« Nos clients sont fortunés. Le prix des appartements varie souvent entre 750 000 et 1 million d’euros. »

En tout cas, autarcie ne rime pas avec Wallonie. La région wallonne s’inquiète du phénomène qui tend à s’étendre à toute l’Europe. Le parlement wallon était en ébullition le 22 septembre dernier. L’assemblée tient à rappeler que selon le droit, « la région wallonne est le territoire de tous ses habitants ». Pourtant, la région ne s’est pas opposée à un projet de gated community à Messancy, près du Luxembourg. Ce projet n’a cependant pas abouti, les promoteurs manquant de fonds. Quoi qu’il en soit, dans un monde où les murs s’effondrent, où les barrières tombent et les peuples se mélangent, les gated communities sont comme un mirage dans un monde globalisé. Mais les mirages attirent souvent les voyageurs égarés.

L'auteur de cet article écrit sur son site officiel sous le nom du Revizor.

Photos : Une (cc) pensiero/flickr (site officiel) Tetxe : Résidence © courtoisie du site officiel de Bokrijkpark residentie, visuel La Zona © courtoisie du site officiel du film ; Vidéo : (cc) BigIdeaInc/YouTube