Fyntanidis : « Ce qui se vend ? Sang, royauté et sexe »

Article publié le 6 mai 2009
Article publié le 6 mai 2009
Un dinosaure de la presse grecque, devenue star du petit écran. A 72 ans, ce journaliste voit l’Europe comme une utopie inachevée. Et la Turquie ? Elle est loin, loin d’y être intégrée.

« En Turquie, banques, assurances et industrie appartiennent à l'armée qui est elle-même au-dessus du gouvernement »

Je ne regarde pas souvent la télévision, mais un dimanche, en regardant une émission sur la vision moderne des Grecs, l’idée m’est venue de m’entretenir avec son présentateur. Quelques jours plus tard, je le retrouvai dans le quartier Chalandri d’Athènes. Il existe une expression qui dit que les Grecs ont le cœur en Orient et la raison en Occident. « J'aime l'Occident européen », lance Seraphim Fyntanidis. 

Nous nous sommes donné rendez-vous au sein de New Greek Television (NET), la chaîne qui l’emploie, dans un immeuble en verre d’une banlieue calme et résidentielle de la capitale grecque. Devant le bâtiment trône le fameux cheval de Troie, tout en bois. Seraphim Fyntanidis vient de sortir de réunion. Il règne une atmosphère informelle et détendue propice à la conversation. Cynique et intelligent, il me regarde droit dans les yeux. « Même si je suis attiré par certains aspects de l'Orient, je ne souhaite pas devenir oriental (à l'image de la culture asiatique). Nous, les Grecs, avons un avantage considérable : nous sommes un peuple surréaliste et inclassable. Nous avons laissé nos systèmes capitaliste, socialiste et communiste se déliter. C'est pour cela que les étrangers viennent en Grèce et ne veulent plus en repartir. »

Vives les conspirations !

Fyntanidis est né à Athènes en 1937. Journaliste de profession, il a travaillé pour des journaux tels qu’Ethnos et Apogevmatini et a été rédacteur en chef d'Eleftherotypia, l'un des quotidiens les plus populaires, pendant trente ans. Actuellement, il présente une émission dominicale intitulée Chthes, simera, avrio, (« Hier, aujourd'hui, demain ») sur NET qui est une chaîne de télévision nationale. Son commentaire, digne d'un journaliste, ne fait que confirmer mon aversion pour la télé : « Sang, royauté, sexe : voilà ce qui se vend aujourd'hui. En Norvège, cela n'aurait pas autant de succès, mais c'est ce que réclame la société méditerranéenne. On aime raconter des potins, vivre dehors. On ne lit pas beaucoup. Ce qui nous intéresse, ce sont les conspirations. C'est une question de culture et de tradition historique. L’inconvénient majeur, c'est que la Grèce n'a vécu ni les trois siècles de la Renaissance, ni celui des Lumières à cause de l'occupation turque. » 

Seraphim Fyntanidis étant originaire de Constantinople (l’actuelle Istanbul), je lui demande ce qu’il pense de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. « Pas question ! , répond-il. « Même s'il s'agit d'un islamisme modéré, cela reste de l’islamisme. En Turquie, banques, compagnies d'assurances et industrie appartiennent à l'armée qui est elle-même au-dessus du gouvernement. Le général y a plus de pouvoir qu’un élu comme le ministre de la défense. Actuellement, ce qu'essaie de faire le premier ministre Recep Erdogan relève de la folie. La Turquie est un Etat cosmique bien plus éloigné de l'Europe que ne l'est l'islamisme d’Erdogan voulu par l’Europe. S'ils veulent rejoindre l'UE, les Turcs devront changer énormément de choses. »

Etre grec à l'heure européenne

Pour Seraphim Fyntanidis, « l’UE est un grand concept inachevé ». « Aujourd’hui, poursuit-il, la situation est différente : l'UE continue de s'éloigner de la vision initiale de Jean Monnet et Robert Schuman. Les décisions sont prises exclusivement par le ‘clergé de Bruxelles’, sans consulter qui que ce soit. La bureaucratie bruxelloise opère en l'absence des peuples. Le Parlement n’a aucun pouvoir de décision et à Strasbourg, on se contente d’émettre des vœux. L'UE connaît actuellement un déficit de démocratie ! Tout se décide en circuit fermé, sans demander l’avis de personne, mais en dictant les devoirs de chacun. Au moins, dans mon pays, le parlementarisme existe, le gouvernement est surveillé. L’absence de participation aux prises de décisions constitue la principale faiblesse de l'UE. Et c'est ce qui incite agriculteurs et pêcheurs à essayer d'obtenir le maximum ! »

Seraphim Fyntanidis précise qu’il est difficile de faire fusionner 27 pays en un seul. L'union économique et monétaire fut une étape importante pour la Grèce. « Nous avons acquis la stabilité économique. Nous entendons toujours parler de l'axe franco-allemand ou de l'opposition permanente de la Grande-Bretagne aux différentes politiques européennes. Lorsque le Royaume-Uni a rejoint l'UE en 1973, la presse britannique écrivait que l'Europe s’était attelée à notre île. Et nous ? On attend leurs décisions ? »

«Les Grecs vont à la Cour européenne de Justice pour défendre leurs intérêts»

Lorsqu’on lui demande en quoi l’UE préoccupe les gens en Grèce, il répond : « Les subventions ! Ce n’est pas très grave. Et pourtant, il n'y a pas que ça ! , s'exclame-t-il. Les Grecs sont ainsi faits. Lorsqu'ils ne sont pas d’accord, ils vont à la Cour européenne de Justice pour défendre leurs intérêts. » Gardant à l'esprit la révolte des professeurs d'université face à la reconnaissance des droits professionnels des annexes d'universités européennes et américaines en Grèce, je demande à Seraphim Fyntanidis ce qu'il pense des différents groupes sociaux tels que travailleurs, professeurs, syndicalistes professionnels qui la plupart du temps restent à l’écart de l'UE. Cette dernière est-elle en mesure de briser ces blocs ? « Mais le système marche de cette façon ! L'histoire humaine est basée sur l’intérêt. Actuellement, ce sont les professeurs qui défendent leurs intérêts. Peu importe s'ils agissent dans l'intérêt général à partir du moment où ils sont convaincus que certaines mesures vont porter préjudice à leur travail. Les Grecs sont introvertis. Nous n'avons pas connu l'histoire de l'Europe. Lorsque la Grèce est devenue un Etat indépendant en 1830, nous n'avions aucune idée de ce qui se passait dans le reste de l'Europe. »

Les élections européennes et le taux de participation ? « Ici, s'exclame-t-il, les élections européennes sont un moyen de protestation contre le gouvernement. Ce qui ne les empêche pas de voter par la suite pour un parti déjà au pouvoir. » « Au fait, tout ce que je vous ai dit est sincère ! », me dit-il en prenant congé.