Frontière est : Le nouveau rideau de fer

Article publié le 28 juin 2004
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Article publié le 28 juin 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Depuis l'élargissement, la Pologne est devenue le nouveau poste avancé à l'est de l'Europe. La forteresse Europe fait tomber un nouveau rideau de fer qui prive de leur gagne pain de nombreux petits commerçants frontaliers.

"Le mur de Berlin n'a pas été détruit" se plaint Wojciech Sadurski, éditorialiste au quotidien varsovien Rzeczpospolita "il a seulement été déplacé vers l'est, au bord de la Bug". Après l'élargissement européen vers l'est, c'est la Pologne, poste de garde de forteresse de prospérité européenne qui paie le plus lourd tribut, car avec 1143 km, c'est de tous les nouveaux pays membres celui qui a la plus longue frontière extérieure. Varsovie a demandé près d'1,1 milliard d'Euros à Bruxelles pour assurer la protection de la frontière et construire une infrastructure d'ici 2006, pour l'instant seulement 200 millions d'Euros été accordés.

A Przemys'l, la ville frontière polonaise qui possède le plus grand pôle de fret, de nombreuses personnes ne partageaient pas l'euphorie gouvernementale concernant l'Union. Elles ont des parents de l'autre côté de la frontière, car avant guerre l'ouest de l'Ukraine était polonais. Après la seconde guerre mondiale, des territoires/ (ce territoire a été démembré est grammaticalement plus correct en fr) unis depuis des siècles par des liens sociaux, économiques, culturels et religieux ont été arbitrairement démembrés. Depuis la désintégration de l'Union Soviétique, les familles pouvaient se rendre visite sans formalités. "L'ouverture de la frontière a profité à toute la région" dit Tadeusz Sawicki, le maire de Przemys'l.

Partout, de petits marchés ont émergé où les Ukrainiens vendaient cigarettes et vodka et achetaient avec l'argent ainsi gagné des biens de consommation polonais. La Pologne engageait à bas prix des travailleurs ukrainiens qui donnaient un coup de main dans le bâtiment ou l'agriculture. Depuis l'élargissement, avec le renforcement des contrôles frontaliers, tout est devenu bien plus compliqué. En particulier pour les "fourmis", les petits commerçants frontaliers de Pologne, qui ont essuyé de grosses pertes.

Les commerçants frontaliers de Kaliningrad au bord du néant/ gouffre

De nombreux commerçants de la ville frontière russe Bagrationowsk, l'ancienne Eylau prussienne, ont subi le même sort. La plupart vivent du commerce frontalier et ont souvent dû faire une croix sur leurs métiers respectés, parce que le salaire ne suffisait pas à faire vivre la famille. Ils introduisaient des cigarettes, de l'essence et de la vodka en Pologne, où ces produits sont nettement plus chers. Et ils revenaient avec des tissus bon marché, du cuir de Turquie ou des chaussures que les femmes revendaient sur le marché de Kaliningrad. Là-bas, presque toute la population vit de l'aide sociale. Un chiffre d'affaire journalier de 3 à 4 dollars américains est déjà un franc succès. Mais depuis l'adhésion à l'UE, toute personne qui veut entrer en Pologne avec un visa officiel n'a plus le droit d'y introduire que de l'essence, un litre d'alcool et une cartouche de cigarettes. Jusqu'à l'élargissement, il y avait dans l'ancien Kœnigsberg de Prusse orientale près de 15000 transfrontaliers, une famille sur dix vivait du commerce frontalier et se trouve désormais confrontée à un futur incertain- car dans l'enclave russe, les emplois sont très rares.

Passer la frontière a tout prix

La laideur du nouveau rideau de fer entre les prospères Etats européens et les Etats qui ont succédé à l'Union Soviétique après sa désintégration, on peut fort bien la voir au point frontière Terespol/Brest, qui est pour les Etats de la CEI la porte de l'ouest. Plus de la moitié des convois routiers ou ferroviaires qui iront de l'est vers l'Europe sont assemblés ici. Les fonctionnaires ne sont pas préparés aux nouvelles exigences liées à l'entrée dans l'Union. Les directives de l'UE, ici, presque personne ne les connaît. En ce qui concerne la technique, tout autant que le personnel, on est encore loin d'être capable d'assembler les quantités colossales de marchandises conformément aux normes.

Avant l'élargissement, déjà, certains jours, on voyait des files de milliers de camions attendant de franchir la frontière, même les automobilistes devaient compter avec 24H d'attente. Si l'on veut dépasser la caravane, il faut s'arranger avec la mafia locale. Pour 100 euros, le conducteur peut s'épargner de faire la queue.

Mais la protection frontalière est aux prises avec des problèmes de tout autre envergure. Malgré un équipement extrêmement mauvais, sur le tronçon au sud de la ville de Przemys'l, les douaniers polonais ont arrêté l'an passé près de 500 réfugiés, parmi lesquels des Vietnamiens, des Tamouls et des Afghans. "Il est impossible de rendre la frontière complètement imperméable" reconnaît Janusz Rogacz, Directeur de la protection frontalière polonaise. "La contrebande humaine est une affaire beaucoup trop rentable." Les remorqueurs encaissent entre 2000 et 15000 $ par réfugié. Ils sont soutenus par les agriculteurs polonais, qui cachent les étrangers pour des sommes modiques. Le nerf de l'affaire, c'est la corruption. Les gardes-frontière ukrainiens gagnent à peu près 40$ par mois et pour un salaire supplémentaire, ils ferment volontiers les yeux.

Vraisemblablement, le journaliste Wojciech Sadurski a donc raison de dire que le mur de Berlin est loin d'être tombé. A la frontière orientale de l'UE, après l'élargissement, c'est celui qui a le plus de devises en poche qui fait la loi. Et ses victimes, le nouveau rideau de fer qui traverse l'Europe les fait surtout parmi les petites gens.