[fre] Schengen : bientôt un retour des frontières ?

Article publié le 10 avril 2016
Article publié le 10 avril 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

En Europe, les accords de Schengen connaissent une impopularité persistante : c’en est donc fini de la liberté de circulation ? Cette question était au cœur de la conférence "Schengen : sans frontières, mais avec des limites ?", organisée à Berlin par Polis180, un think tank populaire.

Les accords de Schengen ont déjà trente ans, presque trente-et-un ; et comme d’habitude, les parents se disputent sur ce qu’ils veulent de mieux pour leur enfant. Problème : les parents de Schengen sont plus égoïstes qu’altruistes, d’autant plus qu’ils traversent actuellement une crise conjugale. Ce ne sont pas les meilleures conditions pour prendre des décisions réfléchies pour son éducation. Au lieu de se concerter, quelques-uns des parents ont simplement décidé de leur côté – ce qui fait que Schengen ne sait pas s’il fêtera son prochain anniversaire.

En ce moment, les accords sont mal en point. La crise migratoire a fait émerger dans quelques pays une renaissance de l’Etat national. Depuis novembre 2015, six pays ont réintroduit temporairement les contrôles aux frontières, parmi eux l’Allemagne. C’en est donc bientôt fini de la liberté de circulation européenne ? De ce fait, l’intégration européenne, cette union "ever closer" qui, soudain, n’agit plus aussi étroitement qu’avant, est-elle menacée ?

"Schengen n’a jamais été aussi impopulaire qu’aujourd’hui"

Ces questions se situaient au cœur de la conférence "Schengen: sans frontières, mais avec des limites ?", organisée ce samedi 20 février à Berlin par Polis180, un think tank populaire sur la politique étrangère et européenne qui propose aux jeunes une plateforme sur laquelle ils peuvent discuter, développer de nouvelles idées, mener un dialogue avec des experts, et ce au-delà des partis politiques.

150 personnes, majoritairement des jeunes, ont emprunté le chemin de l’atrium de Microsoft pour se pencher, au sein de trois ateliers, sur la question de Schengen comme symbole de l’intégration européenne. Jürgen Trittin (responsable politique du parti des Verts) a ouvert la marche avec un discours amusant, au début duquel il a constaté que "Schengen n’a jamais été aussi impopulaire qu’aujourd’hui".  Selon lui, le repli national est "bête et fait preuve d’étroitesse d’esprit". Trittin a également ajouté que "dans le débat actuel, tout le monde se fout des aspects économiques". Ainsi, il apparaît qu’une suspension des accords entraîne des effets néfastes sur l’économie. Horst Seehofer (chef du parti de la CSU), surnommé "Crazy Horst", ainsi que Beatrix von Storch (membre de l’AfD), appelée quant à elle "Angry Bird", ont été également cités.

Intérêts divers, cultures diverses

Le second discours a été tenu par Roderick Parkes ("il y a peu de temps, j’étais jeune ; j’étais l’avenir"), qui exerce à l’Institut d’Études de Sécurité de l’Union européenne (EUISS). Par une "tournée magique et mystérieuse" de quelques capitales européennes, il est parvenu à transporter le public. Pour lui, l’important était avant tout de montrer que des intérêts très différents se cachent depuis toujours derrière les accords de Schengen, et que chaque pays interprète Schengen à sa façon : "Schengen est plus qu’une idée technocratique – il est enraciné dans une culture et une politique individuelles".

Suite aux introductions au thème, on fit place aux ateliers consacrés aux différents aspects des accords de Schengen. Chaque atelier était composé d'experts spécialement invités pour l’occasion, afin de répondre aux questions et de donner une impulsion au débat ; parmi eux se trouvaient Nicolas Schmit (ministre luxembourgeois du Travail, de l’Emploi et de l’Economie sociale), Martin Klingst (rédacteur du journal allemand Die Zeit), Elisabeth Kotthaus (représentante de la commission européenne à Berlin), Ali Hassan (musicien Syrien), et Nina Hall (de la Hertie School of Governance). Nicolas Schmidt, qui débattait dans le premier atelier sur les aspects économiques de Schengen, perçoit dans la jeunesse européenne le futur de l'Europe : "Vous devez vous se faire entendre, et ce dès à présent".

La recherche du bonheur

Pour finir, le cinéaste Jakob Preuss a montré de manière saisissante que tous les débats théoriques étaient certes importants, mais aussi qu'ils passent souvent à côté de la réalité. Comme la plupart des participants à cette conférence, il appartient à la "génération Schengen" - une génération qui n’a rien connu d’autre que les frontières ouvertes et la liberté de circulation en Europe. Jakob Preuss travaille actuellement sur un documentaire à propos des réfugiés, à partir duquel il a projeté des images bouleversantes : "Je ne suis pas certain que l’état d’esprit de Schengen se soit jamais basé sur la solidarité, dit-il. Schengen s’est uni pour exclure".

Pour son film, Jakob Preuss a accompagné Paul qui est parti de son pays d’origine, le Cameroun, pour fuir la pauvreté. Dans l’une des scènes, on le voit avec d’autres réfugiés africains au Maroc pour rejoindre l’Espagne, l’Europe. Ils comprennent que l’Europe renforce ses frontières. Selon Paul, « l’Europe ne peut pas accueillir toute l’Afrique ». Le cinéaste est persuadé que Paul et les autres "réfugiés économiques" ont droit au "pursuit of happiness", à la recherche du bonheur. Et cette recherche du bonheur, selon lui, c’est plus qu’un toit au-dessus de la tête et avoir quelque chose à manger.

La sécurité des frontières ? Cela ne fonctionne pas

Jakob Preuss a filmé près de la barrière de la ville espagnole de Mellila, où la ville marocaine la plus proche se trouve à seulement dix kilomètres de là. Afin d’empêcher les réfugiés en provenance du Maroc d’atteindre Mellila, de hautes barrières avec détection de mouvement ainsi que des caméras ont été installées. Le cinéaste est parvenu à immortaliser des images bouleversantes : on y voit des réfugiés agrippés à la barrière et violemment tirés par la police. Selon lui, la "sécurité des frontières" est un "euphémisme". Il souligne que les frontières européennes ne peuvent pas être protégées, c’est pourquoi une politique radicale d’ouverture des frontières vaudrait la peine d’être essayée. 

Que reste-t-il donc de la conférence "Schengen : sans frontières, mais avec des limites ?" ? Notamment deux choses. D’une part, aux yeux des jeunes européens, Schengen représente bien plus qu’un concept technocratique : c’est une joie de vivre européenne. Schengen a surtout une valeur symbolique : que se passera-t-il si l’on suspend les accords ? De quelles étapes de l’intégration européenne devrons-nous faire fi ? D’autre part, Schengen a peut-être été malmené par la querelle de ses parents, mais il a le soutien de la jeunesse européenne. Elle sait ce que Schengen lui apporte. Maintenant, elle doit veiller à ce que sa voix surmonte cette scène de ménage et se fasse entendre.

--

cafébabel ist Medienpartner der Veranstaltung „Schengen: Begrenzt grenzenlos?“ und hat in Kooperation mit Polis180 eine Blogreihe zum Thema Schengen veröffentlicht.