[fre] Nous sommes l'Europe et CaféBabel est notre petite fenêtre

Article publié le 2 février 2016
Article publié le 2 février 2016

L'Association de la presse de Seville a décerné le 24e Prix de la Comunication au photojournaliste Emilio Morenatti. Café Babel Seville,  A tomar por mundo et Sevilla con los peques, ont reçu un mention spéciale. Le défunt journaliste "Pepón" a été reconnu comme membre d'honneur. Radio Sevilla, ainsi que l'Association pour le Progès de la Communication,  ont également reçu une mention spéciale. 

“Nous sommes l'Europe et CaféBabel est notre petite fenêtre”, c'est ainsi que Clara Fajardo, notre présidente, résumait plus de 10 années d'information européenne depuis ce petit coin du Sud pourtant bien éloigné de Bruxelles. Hier, toutes ces heures sans pouvoir dormir, s'amuser ou voir ses amis valèrent finalement bien la peine. Hier, la folie partagée par tous ceux qui ont apporté leur pierre à ce projet magnifique et indispensable ont été récompensés. Hier, la mention spéciale du jury de l' Association de la Presse de Seville (APS) nous a fait vibrer d'émotion et nous a donné la dose de courage qu'il fallait.

Mais aujourd'hui, les problèmes resteront les mêmes. Aujourd'hui, il sera toujours difficile d'intéresser les gens à la politique européenne. Aujourd'hui, nous travaillerons encore et toujours dans un milieu journalistique fait de copier-coller, dans un petit bureau à faire de la communication, bien loin des endroits où l'action se passe, dans un centre sportif, ou alors occupés à chercher autour de nous un quelconque signe de vie. Aujourd'hui, nous poursuivrons notre projet sans financement afin de soulever ces vérités. Mais là n'est pas l'important. Hier, même si ce n'était que l'espace d'un instant, nous avons fermé les yeux, nous avons senti que nous étions sur la bonne voie et que, pour avoir créé et défendu un journalisme fait de vérité, de sources fiables, de liberté et d'indépendance, nous n'étions pas qu'une bande de rêveurs.

Mais la situation reste compliquée. Nous le savons. Nos amis de “A tomar por mundo” (À la conquête du monde") nous ont dit qu'un jour, lassés de cette crise qui s'acharne et nous vole notre vie, ils ont plié bagage pour réaliser leur rêve: faire le tour du monde et raconter leur expérience. Aujourd'hui ils arrivent à vivre décemment du journalisme.

Il faut sans cesse réinventer. Nous le savons. Les membres de Inmaculada Izquierdo nous ont raconté qu'ils ont connu le chômage et qu'ils ont décidé de lancer leur propre média : “Sevilla con los peques” ("Séville avec les petits"). Hier, ils ont abordé un sujet dont on parle peu : la difficulté qu'ont les femmes journalistes de se faire une place dans la profession lorsqu'elles ont choisi d'être mères. Ils en ont fait une nécessité, un point d'honneur et ils emploient aujourd'hui deux personnes en plus.

Le journalisme fait de patience, de réflexion et d'intégrité semble voué à disparaître. Nous le savons. Le photojournaliste Emilio Morenatti l'a parfaitement expliqué. Armé de son fidèle sac à dos au moment de recevoir le 24e Prix de la Communication APS, comme s'il n'avait besoin de rien d'autre, il nous a ému en parlant de ses débuts de photographe, avant de mettre le doigt sur le problème. “En 8 ans, 375 médias ont cessé leur activité”, a-t-il soulevé. La survie des autres se fait au moyen de maigres salaires. Il nous a alors posé cette question : “Comment peut-on exiger d'un photographe qu'il doive presque payer pour exercer son metier?”. Avec la voix calme de ceux qui ont connu la misère humaine et qui voient la vie avec cette amertume qui conserve à jamais la douleur des autres dans leur âme comme si elle était la leur, il a capté notre attention à chacune de ses phrases remplies de conseils pour oeuvrer au bon journalisme.

Un bon journaliste est avant tout quelqu'un de bien. Nous le savons. José Luis Hernández “Pepón” en était le parfait exemple. Sa mort inattendue, il y a de cela un mois, a emporté avec elle son point de vue lucide sur la vie et sur le journalisme. Depuis hier, il est membre d'honneur de l'APS et la salle de presse de la mairie de Séville portera désormais son nom. Cependant, hier, je n'arrêtais pas de penser à la dernière fois que je l'avais vu. C'était au Festival du Cinéma Européen. La démarche légèrement contrariée, il se plaignait des conditions de la profession, du peu de valeur accordée à l'information et de la précarité dont nous étions victimes, nous qui consacrions notre vie "au plus beau métier du monde".

Il manque de volonté politique pour que le journalisme accomplisse la fonction publique que lui confère l'article 20 de la Constitution Espagnole. Nous le savons. Rafael Rodríguez, le président de l'APS, l'a d'ailleurs parfaitement expliqué. Rodríguez a appelé “une fois encore, et particulièrement le gouvernement andalou, puisqu'il a signé le Pacte pour la culture, à reconnaître la catégorie professionnelle des journalistes dans ses fonctions et à recourir aux marchés publics pour leur fournir des places”. Il a ensuite ajouté qu'il “fallait demander au nouveau Congrès et au gouvernement, quel qu'il soit, d'en finir avec ces lois qui portent atteinte à la liberté d'expression déjà tellement menacée, comme la Loi Mordaza, et de garantir l'indépendance et le professionnalisme de la radio et de la television publique, de la RTVE, dont les valeurs sont défendues avec beaucoup de courage par ses employés qui s'insurgent contre son contrôle et sa manipulation. Dans le même temps, il faut demander au nouveau Parlement Andalou, même s'il n'est plus si jeune, avec ses neuf mois de fonction, un nouveau modèle de radio et de télévision publique en Andalousie, et il faut dire aux parlementaires que leurs postes ne consistent pas en un échange de sièges partisan au Conseil d'Administration”.

En sortant de cette salle de la Fundation Cajasol, nous devons avoir le courage de révéler cette vérité qui dérange car il en est de notre devoir de journalistes. Dehors, le collectif Canal Sur d'interprètes en langue des signes  protestait contre la réduction de 40% de leurs salaires, pourtant déjà bien bas. Ils en sont à 88 jours de grève afin d'exiger le maintien de leurs conditions de travail. En guise de solidarité, un concert aura lieu mercredi prochain, le 27 janvier à 20h au Théâtre le Duc, en faveur du droit à la grève. Et ceci, comme les revendications des journalistes, ne semble pas perturber les politiciens qui ont fait acte de présence. Le maire de Seville, Juan Espadas, a même affirmé face à une assemblée perplexe: “le discours de Rafael ne me concerne pas”.

En dépit de tout cela, aujourd'hui nous continuons à construire Cafébabel : nous faisons face à la crise, nous nous réinventons constamment, nous revendiquons un journalisme de qualité, fondé sur des sources propres et nous contribuons à ce que les citoyens puissent avoir droit à une information fiable, contrastée et plurielle. Car, comme l'a bien dit Rafael Rodríguez: “Rien ni personne ne pourra nous ôter la fierté d'être de bon journalistes et de faire du bon journalisme. Rien ni personne nos pourra jamais nous enlever notre dignité, notre honêteté et notre professionnalisme”.