[fre] L'Optimisme doit être une philosophie, pas un aveuglement

Article publié le 2 février 2017
Article publié le 2 février 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'oeuvre Capitale Sud d'Eduardo del Campo dépeint une Séville authentique et polyphonique plongée dans la crise des années 90, très similaire à celle que nous vivons actuellement. Eduardo del Campo. Foto: Fernando Ruso Humaine, atypique, réelle, dure… Une altérité polyphonique de l'authenticité, des quartiers, des habitants de cette Séville si caricaturée.

C'est comme cela que l'oeuvre du journaliste dépeint les multiples facettes d'une capitale en 1994, une ville alors seulement connue pour son folklore et son succès touristique. Un boxeur soutenu par ses voisins, lemonde intérieur d'un technicien réparateur d'antennes, la décision d'Antonia de faire adopter l'un de ses enfants. Autant de récits authentiques racontés par la voix de Diego, le personnage principal, un jeune homme qui se bat pour trouver sa place et montrer une réalité quin'a pas toujours sa place dans la presse quotidienne.

Capital SurEduardo del Campo

Eduardo del Campo, philologue et journaliste, a eu l'occasion de prendre le poul d'une grande partie du monde, en tant qu'envoyé spécial en Afghanistan, au Rwanda, en Inde ou en Libye, pour ne citer que ces pays, pour divers quotidiens tels que El País ou El Mundo. Il nous explique aujourd'hui sa vision d'une crise dans laquelle se répètent, comme dans les années 90, "des problèmes cycliques, causés par un défaut de solidarité".

Pourquoi pensez-vous que Séville est un mirage?

Le Séville véritable n'est pas un mirage, ce qui l'est, en partie du moins, c'est l'idée que l'on s'en fait d'un mythe culturel, d'un lieu historique, d'un décor de fêtes, de films et de rêves. Beaucoup viennent à Séville ou y vivent à la recherche de cette ville romantique et idéale de tourisme, qui existe bien, mais qui ne leur laisse pas voir la vraie ville (ou peut-être ne veulent-ils pas la voir). Moi j'ai besoin d'associer ces deux aspects, celui de la ville de rêve, typique même, mais aussi l'aspect concret, celui du quotidien. D'après mon expérience, ces deux aspects cohabitent.

Quelles sont les différences fondamentales dans votre récit, entre Séville et d'autres centres urbains d'Europe ou des Etats-Unis?

capital_sur.jpg Ici, de par le climat et le soleil, on vit beaucoup dans la rue, on se promène, et la morphologie urbaine fait qu'il existe une véritable proximité, une vraie densité humaine. Mais, au-delà des différences cuturelles, urbaines ou de décor, je crois que dans le fond toutes les villes se ressemblent de plus en plus, ne serait-ce que dans les différences, parfois abyssales, entre le centre et la périphérie, où vivent les riches et les pauvres. Au sein d'une même ville, que ce soit New York, Séville ou Naples, j'ai la sensation lorsque je m'y promène de traverser des mondes très différents, parfois de par la diversité culturelle très enrichissante de ses quartiers, mais parfois aussi, malheureusement, à cause des immenses inégalités sociales.

Foto: Clara Fajardo

Pensez-vous qu'il soit nécessaire d'être pessimiste et réaliste pour commencer à être optimiste? Où se situe la frontière entre le pessimisme constructif et l'optimisme naïf?

Je pense que nous voyons tous la vie, la réalité, de façon optimistme ou pessimiste selon notre état d'esprit, et de petits événements peuvent altérer notre vision des choses et faire que ce qu'hier nous apparaissait noir, nous semble aujourd'hui rose. J'essaie d'analyser la réalité depuis divers points de vue pour ne pas tirer de conclusions maniquéennes et pouvoir ainsi mieux apprécier les nuances. En tant que journaliste, j'ai souvent vu les aspects les plus difficiles et conflictuels de l'existence, mais ensuite je me dis que ce n'est pas le seul aspect des choses, et que ne voir la vie que du côté sombre est aussi préjudiciable que de n'en voir que l'aspect scintillant. L'optimisme doit être une philosophie, pas un aveuglement: les choses sont ce qu'elles sont, mais on peut essayer de les améliorer.

Si l'on fait un parallèle entre la Crise de 1994 et la Crise de 2011, quelles erreurs avons-nous répété, et desquelles avons-nous tiré des leçons? Quelles sont les causes principales de la crise économique/existentielle d'aujourd'hui?

Nous avons presque totalement occulté la crise du milieu des années 90 lors des années du "boom" qui ont suivi. C'est normal, l'être humain et la société tendent à vouloir profiter de la vie, du moment présent, de la prospérité, et relèguent facilement à l'arrière-plan les mauvais souvenirs. Apprendre nous donne l'impression d'avoir peu appris. La situation actuelle est, sur le plan matériel, bien meilleure, mais durant ces années de crise, l'Espagne a énormément progressé et il suffit d'observer le développement des infrastructures. Cependant, la corruption et l'exploitation des travailleurs a perduré, et s'est même aggravée. Les jeunes d'aujourd'hui ont beaucoup de mal, plus que ceux d'il y a quinze ans, à trouver un emploi, de même que les familles ont du mal à joindre les deux bouts. Pourtant cette jeunesse est mieux formée, et dispose d'outils technologiques grâce à Internet, qui n'existait pas en 1993.

Je crois que cette fois-ci nous sortirons de la crise pour entrer dans une nouvelle ère, et alors, peut-être que nous pourrons dépasser le problème structurel du chômage en Espagne, pour peu que nous chassions le resquillage, l'évasion fiscale, l'économie souterraine, les abus, le confort, la mentalité de nouveau riche, et que nous distribuions mieux les richesses et le travail. La cause principale de cette crise est, essentiellement, la frustration de ne pas pouvoir trouver sa place dans le monde, dans la société.

Ces temps-ci, je pense souvent à la célèbre phrase de Kennedy qui disait: "ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, mais ce que toi tu peux faire pour ton pays". Je pense que pour sortir réellement de la crise, et ne pas retomber dans une période de boom artificiel, il faut mettre en pratique cette idée. Donner le meilleur de soi-même aux autres, et se battre bec et ongles pour ses projets, son cadre de vie, ses illusions, sans attendre qu'ils ne nous tombent du ciel, mais sans permettre qu'on ne les détruise. Il faut parvenir à un équilibre entre être libres en tant qu'individus tout en étant unis et solidaires de la communauté.

Clara Fajardo