[fre] L'exposition en deux parties de Jan Fabre au Centre d'art de Pinchuk à Kiev en Ukraine du 7 février 2014 au 5 octobre 2014.

Article publié le 23 avril 2015
Article publié le 23 avril 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ce n'est pas peu commun qu'une exposition d'art contemporain soit significativement liée à son contexte.

Cependant, cette exposition est caractérisée par une rare intensité et un respect pour les changements qui ont lieu dans le pays et la ville où les travaux de Jan Fabre sont présentés. Les larges galeries où les saisissants bas-reliefs de cet artiste sont installés lient non seulement deux cycles artistiques (Hommage à Jérôme Bosch au Congo (2011-2013) et Hommage au Congo belge (2010-2013)), mais aussi l'histoire de l'art et l'histoire colonial entre eux.

En tant qu'artiste originaire de Belgique, un ancien empire colonial, Jan Fabre s'intéresse de très près à la violence, l'exploitation et les horreurs auxquelles les individus dans les zones colonisées d'Afrique étaient exposés. Cependant, pour ce faire, il fait usage d'une technique inhabituelle : des ailes de coléoptère. Ce transfert d'un matériau naturel dans l'expression culturelle, néanmoins, n'implique pas d'exploitation avide de la nature, mais c'est un acte de récupération de déchets organiques pour l'objectif désintéressé de la critique culturelle. Ces émeraudes vertes, ces ailes de coléoptère irisées ont été collectées en Asie du Sud-Ouest, où l'élevage de bupreste contribue autant à l'alimentation locale qu'aux techniques traditionnelles de l'artisanat local.

Le travail de l'exposition transporte le langage de l'expression culturelle caractéristique des sociétés traditionnelles dans celui de l'art contemporain, Jan Fabre réfléchit aux aires culturelles du colonialisme européen en tissant les pratiques culturelles dans un épais tissu de références culturelles empruntées à l'histoire de l'art européenne. De plus, en faisant cela, l'artiste dénonce doublement la violence qui a accompagnée les activités coloniales belges au Congo en Afrique et le bouleversement qu'a connu le pays d'accueil de l'exposition. Historiquement situé au bord des empires russes, hasbourgeois et ottomans, l'Ukraine est un laboratoire (les campagnes de colonisation allaient de pair avec les expansions impériales) à partir duquel on peut réfléchir aux événements dont les implications culturelles commencent seulement à être explorées.

À cet égard, le traitement allégorique de Jan Fabre des atrocités du régime colonial de la Belgique qu'il a perpétrée au Congo rapproche la souffrance des Africains colonisés de la narration eschatologique du Jugement dernier ainsi que les peintures du paradis et de l'enfer que Jérôme Bosch produisit à la veille de l'expansion que les Européens ont entrepris au alentours de 1500. La portée allégorique de cette exposition ne perd rien de sa pertinence envers l'Ukraine, où les conflits liées aux prétentions territoriales, la lutte pour les ressources naturelles et la résistance populaire et les actes violents nous ramènent à des périodes historiques pré-modernes où les intérêts impériaux exerçaient une influence sur des individus privés de leur autonomie.

Cette exposition propose donc une réflexion universelle sur les relations entre les centres de la production culturelle et l'histoire de l'art de la période coloniale et post-coloniale à travers une réflexion sur les relations entre la culture européenne et le colonialisme qui ouvre l'art occidental aux pratiques culturelles, aux récits historiques et les capitales culturelles qui sont situés à la marge de la production culturel mondiale.