[fre] les huits de bolotnaya : poutin a peur des maidan de moscou

Article publié le 3 mars 2014
Article publié le 3 mars 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Lundi, le président ukrainien, Vik­tor Ya­nu­ko­vych a été destitué. Un gouvernement interim a été formé et une nouvelle Ukraine est née des centre du Maidan. Cependant, alors que les Ukrainiens dansaient dans Kiev et montaient sur les barricades tels des phénix patauds dans leurs armures de fortune, 700 km plus loin à Moscou, des manifestants étaients mis dans les camions de police.

Alors Ya­nu­ko­vych s'est en­fuit avec peur, Vla­di­mir Poutin a affirmé son autorité. Lundi, les « Huit de Bolot­naya » ont été condam­nés à une peine com­bi­née de 20 ans de pri­son pour avoir par­ti­cipé à des ma­ni­fes­ta­tions anti-gou­ver­ne­men­tales le 6 mai 2012, la veille dela troi­sième in­ves­ti­ture de Poutin. Les ac­cu­sa­tions de vio­lence sont dou­teuses et n'ont ja­mais été prou­vées au-delà des té­moi­gnages in­con­si­tants de quelques membres de la po­lice anti-émeutes. Un des ma­ni­fes­tants, Ya­ro­slav Be­lousov, 22 ans, a été condamné à 2 ans et demi de pri­son pour avor lancé un ci­tron, que la po­lice a re­porté comme un « objet dur et jaune non iden­ti­fié » ayant causé à un of­fi­cier « une dou­leur atroce ».

Mais pour­quoi l'af­faire Bolot­naya est-elle aussi im­por­tante, alors que tant d'autres Russes ont déjà été em­pri­son­nés grâe à des ac­cu­sa­tions fa­bri­quées ? Le sym­bo­lisme de l'affaire est im­por­tant, puisque c'est sur la place Bo­lot­naya que les mou­ve­ments de ma­ni­fes­ta­tions ont com­mencé en dé­cembre 2011.

J'étais assis dans un café avec une amie russe à Mos­cou le 5 dé­cembre 2011, le len­de­main de la fraude ef­fron­tée des élec­tions lé­gis­la­tives russes. Nous parlions des ré­sul­tats im­pos­sibles de cer­taines régions qui au­rait sou­tenu le parti de Pou­tin à 99.5%.  Nous plaisantions au sujet des vo­tants pro-gou­ver­ne­ment qui ont été trans­porté par bus de bu­reaux de vote en bu­reaux de vote, pour voter et encore revoter pour Uni­ted Rus­sia, des petits manèges joyeux de la fraude. Cela n'avait rien de drôle, mais, comme on sa­vait que rien ne chan­ge­rait, la seule chose à faire était d'en rire. 

mais cette fois c'Était dif­fér­ent

Mon amie ar­rêta sou­dai­ne­ment de me prê­ter at­ten­tion et fixa son té­lé­phone avec in­cré­du­lité, puis se mit à tex­ter avec achar­ne­ment. Ce cycle se ré­péta, son in­cré­du­lité et son ta­po­tage de­ve­nant de plus en plus acharné à chaque fois. Elle re­leva fi­na­le­ment la tête, le vi­sage for­mant une gri­mace mé­lan­geant bi­zar­re­ment l'in­cré­du­lité, la crainte et l'ex­ci­ta­tion. « Ils ma­ni­festent ! », s'écria-t-elle, « Des mil­liers de per­sonnes ma­ni­festent à Chis­tye Prudy ! L'ami de ma sœur vient d'être ar­rêté. ! »

La neige tom­bait de­hors. Le parti de Pou­tin ve­nait de rem­por­ter une autre vic­toire écra­sante. Cela au­rait dû être un jour comme les autres en Rus­sie, mais, pour une fois, la so­ciété ci­vile n'al­lait pas hi­ber­ner. Cette fois, c'était dif­fé­rent.

Cinq jours plus tard, le sa­medi 10 dé­cembre, Bolot­naya Square a ac­cueilli la plus grande ma­ni­fes­ta­tion de rue que la Rus­sie a vu en 20 ans de­puis la chute de l'URSS. 50, 000 per­sonnes se sont ras­sem­blée dans la neige. La Rus­sie était en train de se ré­veiller. On sen­tait que quelque chose était en train de se pas­ser. « Bo­lot­naya » est de­venu sy­no­nyme de li­berté et de chan­ge­ment. « Bo­lot­naya » était un mot ma­gique.

Avan­çons de deux ans et la si­tua­tion a changée. Au lieu d'un totem de ré­sis­tance et de so­li­da­rité de masse, « Bo­lot­naya » est de­venu sy­no­nyme d'un pro­cès cruel et mis-en-scène. En fai­sant de ces jeunes ma­ni­fes­tants non-ra­di­caux, de ces étu­diants avec des es­poirs et des rêves, un exemple, le gou­ver­ne­ment a tenté de se ré­ap­pro­prié le sym­bo­lisme de la place Bol­tot­naya. Les au­to­ri­tés ont em­poi­sonné le mot ma­gique. 

Mais le gou­ver­ne­ment a fait plus que sim­ple­ment neu­tra­li­ser des sym­boles. Du­rant son troi­sième man­dat, Poutin a bombardé la société civile russe de lois. Les amendes don­nées aux par­ti­ci­pants de ma­ni­fes­ta­tions « non autorisées » ont été multipliées par 150 pour atteindre de £6000. La dé­fin­tion du terme tra­hi­son a été éten­due pour in­clure qua­si­ment toutes les per­sonnes qui ont à faire avec des étran­gers. En no­vembre 2012, il a assommé les ONG avec la lois concernant les agents étrangers. 

Lundi, alors que les « Huit de Bo­lot­naya » étaient condamnés, des ma­ni­fes­tants se sont mis à crier « Mai­dan ! Mai­dan ! » de­vant la cour, évo­quant ainsi l'in­croyable réus­site des ma­ni­fes­tants ukrai­nien qui ont des­ti­tué leur pré­sident du­rant le week-end. Néan­moins, alors que la po­lice ras­sem­blait 200 ma­ni­fes­tants et les en­fer­mait dans des ca­mions, il y avait le sen­ti­ment que la ré­vo­lu­tion ukrai­nienne ren­drait les choses en­core plus dif­fi­cile à at­teindre. Un au­to­crate ef­frayé est un au­to­crate cruel et il est évident que Pou­tin trem­blait. 

la crainte est le moteur de poutin

J'ai parlé avec Alexis Pro­ko­piev, le pré­sident de Rus­sie Lib­ertés, une or­ga­ni­sa­tion de droits ci­viques basée à Paris qui est spé­cia­li­sée dans la dé­mo­cra­tie en Rus­sie. Celui-ci me raconte que la force motrice de Pou­tin du­rant son troi­sième man­dat pré­si­den­tiel est la peur. La veille de sa troi­sième inau­gu­ra­tion, Pou­tin ne s'at­ten­dait pas à ce que 200 000 personnes des­cendent dans la rue, » explique Pro­ko­piev, « Il avait peu, et c'est pour cela qu'il a éta­bli toutes ces lois à l'encontre des li­ber­tés. »

Pro­ko­piev conti­nue en di­sant que cette peur a été in­ten­si­fiée de ma­nière ex­po­nen­tielle par les évé­ne­ments en Ukraine, « Pou­tin est conscient que son ré­gime est aussi co­rompu et to­ta­li­taire et il a peur de finir comme Ya­nu­ko­vych. Les sanc­tions éle­vées [pour les Huits de Bolot­naya Eight] sont un moyen pour Pou­tin d'en­voyer un mes­sage à ceux qui consi­dé­re­rait par­ti­ci­per à des ma­ni­fes­ta­tions. » 

Cela n'an­nonce-t-il pas un ave­nir sombre pour la Rus­sie ? Pro­ko­piev ne le croit pas. « En réa­lité, les ma­ni­fes­tants et la so­ciété ci­vile s'est tel­le­ment ha­bi­tuée à ce type d'op­pres­sion que cela ne les dé­cou­rage plus d'en­ga­ger des ac­tions ci­toyennes,» ra­joute-t-il. « Il ne peut pas ré­pri­mer la société civile russe, parce que la société civile s'est réveillée. » En effet, l'image qui reste du lundi 24 février n'est pas celle des huit de Bolotnaya tirés par des chaînes et envoyés vers les colonies pénitencières de Sibérie. Ce n'est pas non plus l'arrestation de 200 personnes, dont Alexei Na­valny et les membres de Pussy Riot, Na­dezhda Tolokon­nikova and Maria Alyo­khina devant le tribunal.

Non, on se souviendra de lundi comme de la deuxième manifestation de la journée, une manifestation organisée par des personnes qui ont été arrêtées dans la journée, remis en liberté le soir et qui sont immédiatement retournées dans la rue pour manifester. La société civile russe est comme un ballon - lorsque Poutin appuie d'un côté, ça fait des bosses ailleurs. Toute la répression de Poutin semble renforcer la résilience des russes, chaque coup renforce leur courage et leur bravoure. Il semble que les craintes de Poutin sont non seulement fondées - sa paranoïa est une prophécie qui se crée elle-même.