[fre] Le mythe de la plus belle femme au monde

Article publié le 6 février 2017
Article publié le 6 février 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

(Author: Antonio Ríos) (Illustrator: Oscar Olivares)

Lorsque je n'avais que 11 ans, j'habitais dans une petite ville du centre du Vénézuela appelée Valle de la Pascua, une ville dont la majorité des habitants étaient des campagnards. Néanmoins, même dans une aussi petite ville, on entendait sans cesse le même refrain: les Vénézuéliennes sont les plus belles femmes du monde.

Cette affirmation m'a été répétée un nombre incalculable de fois tout le temps que j'ai passé à Valle de la Pascua, et même plus tard, lorsqu'à 13 ans j'ai déménagé à Cumana à l'est du pays, cette idée était omniprésente. Vous l'entendiez de la bouche de vos camarades d'école, de votre famille, à la télévision, à la radio -  vous ne pouviez pas l'oublier. Et lorsque je suis finalement arrivé à Caracas à 17 ans, ce n'était plus une simple idée. Pour moi, c'était devenu une vérité indiscutable, un fait aussi  évident que de dire que chacun meurt un jour.

Le Vénézuela est notamment réputé pour ses nombreuses victoires lors de concours de beauté. Je me souviens de toute ma famille rassemblée autour de la TV pour regarder "Miss Univers", parler des nouveaux mannequins ou des anciennes gagnantes. Pourtant, aucun d'entre nous n'était un expert en beauté. C'est à cette époque que j'ai commencé à me dire que quelque chose n'allait pas. Bien entendu, je trouvais (et trouve encore) que les femmes qui défilaient sur le podium étaient superbes et c'est une déclaration audacieuse étant donné que la beauté dépend de la perception de chacun, ainsi que des critères culturels, mais faisons abstraction de cela pour le moment. Nous parlons de femmes très grandes, minces, aux mensurations parfaites les cheveux lisses ou bouclés, et enfin, de femmes dont la couleur de peau s'approchaient généralement du teint "blanc Méditerranéen", et qualifiées familièrement à Caracas de "légèrement grillées". Telles étaient les représentantes de ce puissant leitmotiv, "la plus belle femme au monde", la Vénézuélienne.

Enfant, j'étais assez introverti, et je n'avais donc que peu d'amis, mais lorsque je suis parti à Caracas j'ai dû apprendre à survivre. En intégrant de nouveaux cercles sociaux dans ce nouvel environnement, j'ai enfin mis le doigt sur ce qui clochait: ces femmes à la télévision, sensées représenter la beauté vénézuélienne, ne ressemblaient pas du tout aux femmes que je croisaient au quotidien. Il m'a fallu très longtemps avant de rencontrer des femmes qui ressemblent vaguement à celles de la télé, et pour être franc, cela s'est produit seulement lorsque j'ai commencé à fréquenter les classes sociales plus aisées de Caracas.

Des patronymes tels que Vecchiotti, Bottoni, Texeira, Greco, Cohen, Pedersen suivaient le prénom de la plupart de ces filles, des noms étrangers d'origine italienne et portugaise en majorité (espagnole également, mais il est difficile de les différencier des noms locaux). Nous touchons là au coeur du problème: quel est le pourcentage de Vénézuéliennes qui possèdent le même type que les candidates des concours de beauté?

Cette conception sociale de la beauté féminine est fondée sur des standards occidentaux venus d'Europe et des Etats-Unis. Et, de fait, c'est — en majorité — le type de morphologie le plus répandu dans ces pays. Je ne parle pas ici de minceur ou de rondeurs, mais de "l'infrastructure" de base, telle que la forme du nez, le teint clair, les cheveux lisses, les mensurations et la masse musculaire, des hanches plutôt étroites, vous avez saisi l'idée, à l'oposé de la morphologie asiatique ou africaine.

Toutes ces caractéristiques sont typiques des peuples européens/blancs, mais nous Vénézuéliens ne sommes pas des Européens n'est-ce pas? Nous sommes le fruit d'un métissage d'Africains, d'Amérindiens, et d'Européens. Et à quoi ressemblaient ces Amérindiens et ces Africains? Et bien, pour faire simple, ils ne correspondaient pas aux traits que j'ai décrits plus haut, et par conséquent, le Vénézuélien moyen n'y correspond généralement pas non plus.

Je serais incapable de dire la proportion de Vénézuéliens qui correspondent à ce profil, mais en me basant sur mon expérience,  je suis en mesure d'affirmer qu'il s'agit d'une faible part de la population, bien moins de la moitié, et sans doute même pas un quart. Les femmes qui possèdent ce phénotype ont généralement au moins un parent d'origine européenne, je vous invite donc à chercher les noms de mannequins vénézuéliens suivants sur Wikipédia: Mónica Spear, Alexandra Braun ou encore Alicia Machado, et si l'on veut étendre cette idée en partant du principe que la composition raciale de la Colombie est similaire à celle du Vénézuéla, vous pouvez également faire une recherche sur Shakira.

Alors comment expliquer ces victoires dans les concours de beauté? L'explication se trouve dans les sushis, oui, les sushis. Du poisson cru entouré de riz, à première vue, ce n'est pas la chose la plus appétissante au monde non? Alors, pourquoi une telle popularité? Qu'ont-ils de si spécial?  Et bien, les sushis sont exotiques, un aliment typique d'une culture venue d'Extrême-Orient dont nous ne connaissons pas grand-chose, mais qui nous sont tout de même familiers car le riz et le poisson ne sont pas des aliments qui nous sont étrangers. C'est un genre d'exotisme "léger" , la combinaison parfaite. Le meilleur de deux mondes, attirants et fascinants bien que familiers et assez banals, voilà la clé. Et en effet, le métissage au Vénézuéla a engendré  des beautés fascinantes (toujours à travers l'objectif de la vision occidentale traditionnelle), et pourtant,comme je l'ai déjà mentionné,  il s'agit d'un exotisme léger, d'un père ou d'un grand-père européen, à savoir être l'enfant d'un immigré "récent", et non le descendant de colons européens.

Les Vénézuéliens ont été élevés dans l'idée que la beauté vénézuélienne est supérieure à celle du reste du monde et il y a une part de vérité dans cette affirmation, mais elle ne représente pas la majorité des Vénézuéliennes, elle ne représente qu'une infime partie de la population et résulte en un complexe d'infériorité devenu partie intégrante de la femme au Vénézuela. Il y a quelques temps, il y a eu un scandale autour de la poupée Barbie et de ses mensurations irréelles qui donnaient aux filles un idéal de beauté inatteignable. Et bien nous sommes face à une version amplifiée de ce phénomène. Il ne s'agit plus seulement d'être blonde ou juste "blanche" ou d'avoir les mensurations parfaites, il ne s'agit même plus d'avoir la "bonne" origine ethnique. Quel régime pour un nez profilé? Quels exercices pour modifier la structure osseuse? Peut-on utiliser des lentilles pour changer définitivement la couleur de ses yeux? Nous sommes face à une population de femmes qui ont grandi en regardant des concours de beauté qui leur ont montré des corps très éloignés des leurs et de ce qu'elles sont, avec pour conséquence un "syndrome Barbie" plus marqué et plus néfaste, d'ampleur nationale, et par extension, applicable à l'ensemble de l'Amérique latine.

Cette idée de la beauté supérieure de la femme vénézuélienne est un concept insidieux et néfaste qui pousse les hommes et les femmes vénézuéliens à être perpétuellement insatisfaits de leur image, et à sans cesse vouloir atteindre des critères de beauté qui ne leur correspondent pas, comme un koala qui voudrait voler ou un poisson qui voudrait marcher. Pour grandir en tant que peuple, nous devons comprendre que ces idéaux ne sont que des emprunts à l'Europe ou aux Etats-Unis et qu'il est nécessaire de créer et d'imposer nos propres idéaux. Tant que nous n'aurons pas découvert la véritable beauté du peuple vénézuélien et ne l'aurons pas intégré dans notre identité culturelle, ce mythe de la femme vénézuélienne comme plus belle femme au monde continuera d'être un fardeau qui condamne notre société au sous-développement, à l'insatisfaction, et à l'auto-dénigrement.