[fre] La Villa Deliella, un paradoxe sicilien. Comment un joyau de l'Art Nouveau fut réduit à l'état de parking 

Article publié le 14 janvier 2016
Article publié le 14 janvier 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Cinquante ans après la démolition de l'un des joyaux de l'Art Nouveau palermitain – Dans le but de laisser place à un parking –  un couple de jeunes architectes propose de faire reconstruire la Villa, avec l'initiative "Reconstruisons la Villa Deliella". Cafébabel Palerme est allé à leur rencontre...

À Palerme, il arrive quelque chose d'étrange aux règles de la logique. Dès qu'elles se rapprochent – peut-être par embarras, peut-être par fatigue – elles deviennent folles, se troublent, affirment tout et son contraire. De cette manière, il arrive qu'une autoroute, au lieu d'être construite en ligne droite, soit pleine de courbes, et qu'un aéroport soit placé au pied d'une montagne, devenant ainsi l'aéroport le plus dangereux d'Europe. Dans 90% des cas, de telles merveilles de la logique reposent sur deux piliers : la mafia et l'argent. Souvent également, l'arc reliant ces deux piliers est la corruption politique.  

Les mêmes ingrédients font partie de l'histoire de la Villa Deliella. C'était en 1959: Palerme se trouvait alors au beau milieu de ce qu'on appellera par la suite  “Le sac de Palerme”, qui aurait étouffé la ville et sa périphérie dans un étau de béton. Durant les années successives et jusqu'en 1963, le conseil municipal aurait délivré 4205 permis de construire, dont 80% d'entre eux à seulement cinq hommes. Les principaux acteurs de tout cela furent deux jeunes démocrates-chrétiens:  Salvo Lima et Vito Ciancimino, qui se succédèrent durant ces années-là au Conseil consacré aux Travaux publics. Leur histoire est connue: le premier fut assassiné à coups de pistolet à Mondello en 1992, car la rumeur disait qu'il était incapable de maintenir les promesses qu'il avait faites à Cosa Nostra. Durant la même année, Ciancimino fut condamné de manière définitive à 8 ans de prison pour le délit d'association mafieuse. 

Le 28 novembre – un samedi –  furent soumis au conseil municipal les plans pour démolir la Villa Deliella, bijou de l'Art Nouveau palermitain. Fleuron de la Palerme dorée des Florio, elle s'élevait sur le côté est de la Via libertà (Rue de la liberté), au centre de la place Francesco Crispi. Les plans furent approuvés en toute hâte et la démolition fut achevée avant la fin de la semaine. Encore un mois et la Villa aurait fêté ses cinquante ans, devenant ainsi un bien protégé par la loi (Oui, nous nous permettons aussi les stéréotypes des polars américains). Curieusement, aucun des habitants des élégants immeubles adjacents ne sembla s'aperçevoir de la chose : aucun bruit ne fut perçu, même pas un peu de toux dûe au nuage de poussière soulevé. Aujourd'hui, à la place de la Villa – Dans une zone destinée à des activités culturelles, d'après le plan d'urbanisme –  se trouve un banal parking. Logique, non?

Puis naît l'idée chez deux brillants architectes – Giulia Argiroffi et Danilo Maniscalco – de reconstruire la Villa. Cette idée a déjà recueilli l'adhésion de très nombreux intellectuels comme Vittorio Sgarbi et Simonetta Agnello Hornby. Cafébabel a interviewé l'une des deux architectes, Giulia Argiroffi. 

cafébabel: Comment est née cette initiative?

Danilo et moi avons ressenti le besoin urgent de dédommager la ville pour un traumatisme trop fort, jamais guéri. Brisant à tel point que le noeud le plus important de la Via libertà, la Piazza Croci (Place Croci) reste complètement inachevée, comme si l'on voulait délibérément ne pas la regarder, faire semblant qu'il ne s'y soit jamais rien passé. Et pourtant, quelque chose de grave s'est produit contre l'Art Nouveau, retenu à cette époque  – Et pas seulement – kitsch, mais aussi contre Ernesto Basile (Qui ne fut jamais toléré par de nombreux académiciens et professeurs d'Université), contre la beauté, le bon sens, contre la loi et contre notre identité commune.  Nous y avons pensé et nous nous y sommes consacrés avec un esprit critique, en assumant nos responsabilités dans une ville à la dérive sur le plan culturel.

cafébabel: Avez-vous une idée des coûts et des moyens que vous allez mettre en oeuvre pour recueillir les fonds nécessaires? 

Nous avons calculé une estimation synthétique qui s'élève à environ 5 millions d'euros. Mais un projet éxécutif est nécessaire pour avoir une estimation correcte, car nous avons aussi imaginé la nécessité  – Qui ne ne peut plus être reportée selon nous – de rendre la place entièrement piétonne, grâce à un jardin et à des espaces reliés à la Villa à reconstruire. Nous pensons recueillir la somme grâce à l'aide financière provenant des fonds européens, mais aussi avec des sponsors privés, et enfin avec le 5×1000 en mettant en place un organisme d'utilité sociale à but non lucratif, consacré rigoureusement à ce thème.

cafébabel: Jusqu'à ce jour, avez-vous reçu une réponse positive de la part de l'administration municipale?

Ce document présentant notre programme et ayant déjà recueilli les signatures de plus de 200 intellectuels a surtout l'objectif d'impliquer l'administration municipale et régionale – Surtout celles du futur – dans la reconstruction de la Villa de Basile du point de vue de ce que nous aimons appeler "Effet Gaudì": c'est-à-dire du tourisme culturel et des espaces communs, identitaires dans lesquels on mettrait en place d'un point de vue – pourquoi pas – contemporain le Musée de l'Art nouveau, et où l'on accueillerait enfin l'incroyable et vaste masse d'éléments graphiques, de mobilier, d'oeuvres picturales et de sculptures  de ce qui fut le plus haut système culturel local intégré. Il s'agirait de "Gesamskunstwert": une oeuvre d'art totale !

cafébabel: Il y a certaines personnes qui – tout en louant votre initiative – se montrent sceptiques concernant la reconstruction d'un édifice disparu. Cesare Brandi, par exemple, soutenait qu'une reconstruction ne pouvait pas avoir la même considération historique qu'un édifice original. Comment répondez-vous à des doutes de ce type? 

Pour nous architectes, Brandi a été un peu la boîte de Pandore. Sans aucun doute, il est à étudier et à respecter; cependant, pour nombre de nos collègues, ce n'est pas un texte auquel il faut juste faire allusion, mais bel et bien un véritable mantra. En ce qui concerne la peinture et la sculpture, il reste une source indéniable, mais dans le domaine de l'architecture, sa théorie dépassée concernant la restauration montre plusieurs limites. L'architecture a besoin de dérogations, comme c'est d'ailleurs le cas dans toute l'Europe. Avec le Pavillon de Barcelone conçu par Mies Van Der Rohe, détruit et reconstruit comme il était et où il se trouvait, même avec le pavillon de Le Corbusier, reconstruit dans une autre lieu, un autre pays. Puis encore Dresde, Varsovie, Cracovie, reconstruites là même où l'horreur de la guerre avait attenté à la mémoire de ces villes, violées par la barbarie absolue. Nous devons penser en perspective, jeter les bases pour notre édifice "Effet Basile" qui pourra devenir d'ici quelques années un modèle de développement culturel identitaire et durable pour d'autres villes. Nous défions qui que ce soit d'affirmer que le parking actuel constitue une situation meilleure que notre vision culturelle!