[fre] Immigration: ces objets qui nous racontent une histoire

Article publié le 27 décembre 2015
Article publié le 27 décembre 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Au Musée de l’histoire de l’immigration à Paris se trouve une exposition permanente: La Galerie des dons. Là-bas, on se sert des objets que les migrants ont emportés lorsqu'ils sont arrivés en France afin de raconter leurs histoires. Nous avons proposé à une nouvelle génération de migrants de relever le même défi—des babeliens venus trouver refuge.

Elettra - Une italienne à Edimbourg

Elle est arrivée en Ecosse par le chemin le plus long. Il y a six ans, elle a quitté l'Italie pour Berlin—pour Elettra, une ville d'émancipation, faisant abstraction du passé et plongeant tête baissée vers l'inconnu, où elle a mené sa vie d'adulte. Durant ces premiers jours en Allemagne, sa mère lui a envoyé une couverture tricotée main. Lorsqu'elle a traversé le continent de Gênes à Bruxelles, avant de s'installer finalement à Edimbourg, cela lui a permis de lutter contre le facteur essentiel qui a concerné chacun d'entre eux—un profond sentiment de nostalgie qui ne disparaissait pas, quoi qu'il arrive. Plus que cela, c'était indispensable pour que cette fille du Sud puisse s'adapter au froid du Nord. Depuis ce moment-là, cela l'a aidée à se sentir en sécurité et en quelque sorte, chez soi. 

Lorsque l'on bouge d'un pays à l'autre comme ça, ce ne sont pas juste les sentiments qui sont mis à mal. Des choses de la vie courante, comme s'inscrire à un club, exige de s'adapter à de nouveaux systèmes et même de nouveaux languages. Ainsi, Elettra porte des chaussures de course—la manière la plus simple de garder une super forme. Lorsqu'elle impose son train à travers toutes les rues dans lesquelles elle se sent chez elle, de nouveaux chemins et des secrets cachés se dévoilent à elle. La course fait ainsi office de thérapie. Qu'il pleuve, vente ou que ce soit la canicule, elle ne peut pas s'imaginer la vie autrement. 

Au travail, dans les loisirs et la vie de famille—nous avons tous nos besoins. Pour Elettra, il s'agit du petit-déjeuner. Une des choses les plus difficiles auxquelles elle a dû s'adapter à l'égard de la tradition nordique, c'est le fait de manger salé durant le repas le plus important de la journée. En Italie, les petit-déjs sont un peu plus sucrés—avec des croissants français et d'autres sucreries. En haut du tableau, il y a le café—une boisson qu'elle met pratiquement sur un pied d'estale. Elle ne se contente pas du simple espresso, son arsenal inclut de l'orge, de l'épeautre et de la chicorée—et par-dessus tout, sa tasse favorite. Transportée d'un pays à l'autre, ce simple récipient lui donne un coup de boost chaque matin—en jurant après elle en italien.

Mila - Une macédonienne à Copenhague

Il y a encore 2 ans et demi de ça, le souhait le plus cher de Mila était de faire ses études à l'étranger. Partir au Danemark a été une chance incroyable de réaliser son rêve—même si sa famille et ses amis lui ont toujours manqué. Pour Mila, les souvenirs qu'elle a de la Macédoine sont intimement liés à ce qu'elle a laissé derrière elle. C'est la raison pour laquelle elle a choisi sa tasse Capricorne comme premier objet, le cadeau d'un ami qui habitait dans sa rue dans une des banlieues du Nord-Est de Skopje. En montrant son signe du zodiaque—"le meilleur," affirme t-elle—elle est fièrement posée sur son bureau, servant de "kit de premier secours" pour des stylos et des marqueurs pour l'université. Ayant survécu à de nombreux tumultes, cela représente également un symbole de force et d'endurance—faisant preuve que les souvenirs d'enfance ont toujours leur place, même quand on est loin de chez soi.

En ce qui concerne le deuxième choix de Mila, il s'agit de sa famille, et d'un autre cadeau, cette fois offert par sa mère. Cet exemplaire qu'elle adore tant de The Monk who sold his Ferrari—écrit dans sa langue natale—a été d'une grande importance pour deux raisons principales. Tout d'abord, sa mère voulait s'assurer qu'elle faisait toujours les choses qui la rendaient heureuse—par essence, le message du livre. Deuxièmement, le fait d'avoir avec soi un exemplaire dans sa langue maternelle nous rapproche considérablement de notre famille. Lire, c'est comme parler avec sa mère—un incroyable compagnon lorsque nous avons besoin d'un remontant ou d'un soutien moral.

En parlant de remontants, ceux qui sont proches de Mila savent qu'elle a un faible pour ce qui est d'une bonne tasse de thé. Immergée dans une culture accro au café, elle trouve que boire du thé chaque jour favorise la sociabilité et permet de se relaxer. Lorsqu'elle a quitté la macédoine, cette habitude l'a accompagnée partout où elle allait, avec ce service à thé bleu et blanc qu'elle a ramené d'Ukraine. Même si la porcelaine est fragile, elle a survécu au voyage sans une égratignure— intacte, tout autant que l'idée qu'elle se fait d'un "chez soi".

Angelo -  Un italien à Londres

Lorsque l'on a demandé à Angelo de nommer trois objets qui lui ont fait penser à la maison, il a répondu d'un ton convaincu qu'il n'en avait besoin que d'un: sa bien aimée et usagée cafetière Mocha. Lorsqu'il s'est installé à Londres en 2013, c'était le seul objet de la maison qu'il était sûr de rapporter. Choisissant d'arriver pour le Carnaval de  Notting Hill, il s'aventura dans la capitale pour essayer de percer dans le journalisme. Au fil des stages et des heures de rédaction, entre les murs agités de la capitale britannique, la cafetière était toujours là pour lui permettre de tenir. "Pour un journaliste italien accro au café," explique t-il, "Un mocha est votre meilleur ami."

Il y a peu de temps encore, il aurait pu ajouter un autre objet sur sa liste—les traditionnelles Tortellini faites dans sa ville natale de Piacenza. Toutefois, étant devenu végétarien depuis peu, cela n'entre désormais plus en considération. Fier d'être membre du grand mouvement végétalien et végétarien en Italie, il est heureusement sauvé par les Anolinis, sorte de raviolis à base de fromage, donc lorsqu'il reviendra pour les vacances, il pourra poursuivre cette coutume locale.

Joseph - Un britannique à Paris

Comme Joni Mitchell l'a si bien chanté: " On ne sait pas ce que l'on a tant que l'on ne l'a pas perdu." C'est doublement vrai pour les choses qui nous rappellent notre chez nous. Lorsque Joseph a quitté sa ville natale de Norwich, il portait peu d'intérêt au produit le plus célèbre de la ville: la moutarde Coleman. Pourtant, au fur à mesure que le temps passe et qu'il reste loin de chez lui, le simple condiment devient un symbole fort. Désormais, il y a toujours un pot sur son étagère, peu importe qu'il finisse dans son assiette ou pas.

Il occupe une place de choix aux côtés d'une image représentant deux dinosaures, vêtus d'une cravate et d'un voile. Il a été dessiné par un ami comme cadeau d'adieu lorsqu'il a quitté son pays natal pour la ville Lumière. Une représentation jurassique du jour de son mariage, où l'on voit deux joyeux T-Rexes plongés au coeur de la capitale française. Un mélange de ce qui s'est déjà passé et de ce qui reste à venir, il mêle le passé et l'avenir—prenant en compte " le chez soi" dans toutes ses formes.

Dans La Galerie des dons, nombreux sont les interviewés qui soulignent l'importance qu'ont eu leurs outils de travail . Un chef a emmené partout sa cuiller en bois—un musicien son précieux violon. Pour un enfant né à l'ère du numérique, rien n'est plus déconcertant que de ne pas avoir accès à la technologie. Encore plus que la barrière de la langue—un défi relevé avec force et enthousiasme—le fossé de la communication était trop grand. C'est pourquoi le dernier choix de Jospeh s'est porté sur un clavier QWERTY. Réadapter toute sa memoire n'est tout simplement pas envisageable pour un jeune écrivain britannique, dans un pays où le clavier AZERTY est roi.

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La Galerie des dons est une exposition permanente au Musée de l’histoire de l’immigration à Paris.

Image Anolinis: (c) Gail/Flickr

Image du pot de moutarde: (c) Karen Booth/Flickr

Image du clavier QWERTY : (c) Josh Michael G. Belarmino/Flickr

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Cet article fait partie de notre dossier spécial fin d'année pour 2015, centré cette année autour du thème du "logement".

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Auteur: Joseph Pearson