[fre] Elections des maires en Russie : le trône de fer

Article publié le 29 avril 2018
Article publié le 29 avril 2018

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les luttes de pouvoir entre des personnalités fortes ont toujours captivé notre imaginaire. Des intrigues politiques de la Rome antique au phénomène récent de la série et du livre de fantasy Game of Thrones, la Realpolitik fascine même dans ses aspects les plus obscènes et les plus machiavéliques. L'élection des maires en Russie, qui s’est tenue le 8 septembre, suscite un intérêt similaire.

Saluées comme quelques-unes parmi les plus « équitables » de ces dernières années, les journaux de Moscou à Manhattan se sont pourtant gorgé de récits sur des leaders d’opposition charismatiques, des fraudes électorales et de scandale. Ces histoires se vendent bien à l’international, car les souvenirs des élections présidentielles de 2012 et des manifestations qui avaient suivi sont encore frais dans nos esprits. Mais la situation prend une dimension nouvelle : contrairement aux attentes de la majorité des gens, la Russie Unie, parti de Vladimir Putin, a essuyé une défaite dans certaines grandes villes en dehors de Moscou.

"Pas un opposant à Poutine"

Dans l’Oural, à Ekaterinbourg, la quatrième plus grande ville du pays, le candidat de la Russie unie Yakov Silin a été battu avec un écart de 3,6 % par l’activiste anti-drogues bien connu Yevgeniy Roizman. Ce dernier, vainqueur, a déclaré qu’il n’étais pas un « opposant à Putin » [1], bien qu’il ait été présenté candidat par le biais de Civic Platform, un parti politique fondé en juin 2012 par Mikhail Prokhorov, milliardaire et ancien candidat indépendant aux présidentielles.

Après cette victoire, l'engouement des quartiers anti-Kremlin a été entaché par les allégations de fraude électorale et de diffamation. Le comité électoral de la ville d’Ekaterinbourg a reçu de nombreuses plaintes de la part de votants qui auraient reçu des pots de vin ou été forcés de voter pour Roizman. Ce dernier s’était même revendiqué des liens avec des groupes de crime organisé. Selon Roizman (déclarations à Interfax), ces événements auraient été influencés par des motifs politiques, pointant du doigt une pratique répandue dans son district : celle des dossiers criminels constitués « sur de fausses informations », utilisés comme méthode d’intimidation politique. Selon le chef du comité électoral d’Ekaterinbourg, malgré le fait que certains votes en faveur du candidat vainqueur devraient être annulés pour suspicion de violation des règles électorales, son avance sur Yakov Silin demeure assez substantielle (près de 14 000 votes) pour lui assurer la victoire. C’est ce point particulier qui serait, pour la plupart des gens, le coup majeur porté à la Russie unie : Roizman a gagné dans les règles.

Le recul sibérien

La Russie unie a également été battue dans la grande ville sibérienne de Krasnoyarsk. Cette victoire n’a pas fait autant de vagues dans les médias occidentaux que celle de Roizman parce qu'il s’agit d’une ville de taille plus modeste, mais aussi car le parti victorieux est lié à des histoires passablement douteuses. Anatoly Bykov, le dirigeant local de « Patriotes de Russie », n’est pas officiellement autorisé à se présenter à des élections du fait de sa condamnation pour tentative de meurtre. Se présentant comme le candidat « anti-Kremlin », il critique la décision du gouvernement de transformer la Sibérie en « colonie » destinée aux groupes financiers. Même si sa victoire n’a réjoui ni les papilles de la presse occidentale ni son propre programme anti-Poutine, elle annonce une montée en puissance du mouvement anti-gouvernement.

On attribue au blogueur et activiste Alexei Navalny, qui a émergé sur la scène russe à la fin de l’année de 2011, la mobilisation des premières manifestations anti-corruption électorale. L'Europe et l'Amérique ont commencé à écouter ce charismatique diplômé de Yale quand ce dernier a critiqué ouvertement les membres du parti de Poutine, en les surnommant notoirement « le parti des escrocs et des tricheurs ». Durant son procès pour corruption, largement reconnu comme une tentative de le réduire au silence, Alexei Navalny a annoncé sa candidature pour la course électorale de Moscou. En juillet, quand il fut condamné à cinq années de prison, son projet semblait compromis. Cependant, une décision sans précédent a été rendue, annulant le jugement dans l'attente d'une audience dans une cour supérieure. Alexei Navalny s’est présenté, mais ses 27 % ont été battus par les 51 % de votes pour le candidat de la Russie unie, Sergei Sobyanin.

On ne peut guère connaître l’issue des élections de Moscou tant qu’Alexei Navalny n’a pas enchaîné son prochain coup. 27 % de votes constitue une proportion considérable, surtout lorsqu’on sait que les donateurs et partisans de Navalny n'avaient pas autant de ressources que Sobyanin, le candidat soutenu par le gouvernement. De nombreux commentateurs sont optimistes quant à ce résultat[3]. Toutefois, les tendances électorales indiquent clairement que Navalny attire les votes d’une population très ciblée : les jeunes, la classe moyenne des quartiers centraux de la ville, les personnes travaillant dans les secteurs créatifs non-liés à l’énergie et aux matières premières. Bien que regroupant une part de voix significative, ces catégories ne représentent pas nécessairement une majorité au sein de la ville. Une majorité des électeurs, vivant en grande partie dans les quartiers extérieurs, ont voté pour le status quo.

Il serait de bon ton que le Kremlin prenne note des résultats de ces élections. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire post-soviétique que les régions prennent position contre Moscou : en 1993, la région de Sverdlovsk, à laquelle appartient Ekaterinbourg, s’était déclarée république autonome, indépendante de Moscou (bien qu’elle fut dissoute il y a dix ans). Andrei Piontkovsky, analyste politique et chercheur, a souligné que le sentiment anti-gouvernement dans les régions russes avait souvent des conséquences bien plus graves : « Tous les sondages sérieux montre une hausse dramatique de l'opinion protestataire dans les régions. Comme on l’a déjà vu au cours de l’histoire de la Russie, la rébellion paysanne se renforce progressivement. » [4]