[fre] Bulgarie: La crise des réfugiés, une balle ricoche

Article publié le 5 décembre 2015
Article publié le 5 décembre 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Un coup de feu fatal résonne dans le monde entier et illustre le manque de stratégie et d'engagement politique de la Bulgarie pour gérer la crise des réfugiés. Parallèlement, le fait que l'UE attende des pays de l'est qu'ils laissent entrer un nombre toujours croissant de réfugiés constitue, selon cet auteur, son propre ricochet politique.

La mort tragique d'un réfugié afghan en Bulgarie a soulevé de nombreuses questions ces dernières semaines. On sait avec certitude qu'une patrouille de police des frontières est tombée sur un groupe d'environ 50 réfugiés aux abords de la ville de Sredetz située au sud du pays – à 30 kilomètres de la frontière entre la Bulgarie et la Turquie. Selon le gouvernement, certains membres du groupe de réfugiés auraient résisté à l'arrestation (le Ministère de l'Intérieur a d'abord affirmé avant de se rétracter que le groupe était lourdement armé et montrait des signes d'agressivité), ce qui aurait contraint l'un des gardes à tirer un coup de semonce. La balle aurait ricoché sur un pont, avant de toucher l'un des réfugiés qui est décédé un peu plus tard, lors de son transfert à l'hôpital.

Le manque de détails a soulevé un certain nombre de questions concernant la sécurité des frontières et le professionnalisme avec lequel cette enquête a été menée. Cependant, le gouvernement bulgare a préféré mettre l'accent sur leur fierté d'avoir une protection des frontières aussi perfectionnée. Malgré cela, on prétend que le système de protection était inactif le jour de l'incident bien qu'il n'ait pas été déterminé qu'un problème technique en ait été la cause. Alors, le gouvernement bulgare aurait-il raison d'affirmer que le pays respecte toutes les règles de Schengen en ce qui concerne la protection des frontières au sein de l'UE?

Outre ce drame, les réactions des médias et du public sont bien plus inquiétantes. On a notemment pu lire en une des journaux: "Pas de larmes pour la mort de l'immigrant afghan." Au lieu d'insister pour mener une enquête des plus transparente, une pétition a été lancée afin de décerner les plus hautes distinctions aux policiers des frontières. La plupart de la population considère le policier comme un héros; quiconque affirmerait le contraire se verrait accusé de trahison ou d'antipatriotisme.

Le HCR et le Secrétaire Général du Conseil de l'Europe Thorbjørn Jagland ont conjointement rappelé à Sofia les responsabilités auxquelles la Convention européenne des droits de l'Homme la soumet. Cependant, ce rappel a l'ordre a été largement ignoré par les nationalistes d'extrême droite, qui l'ont qualifié de "manipulation occidentale" permettant à Sofia de poursuivre une collaboration sagement fidèle tout en gardant ses portes grandes ouvertes aux réfugiés.

Les portes sont-elles véritablement ouvertes?

Le traffic de réfugiés est une "entreprise" lucrative, impliquant de nombreux et puissants réseaux bulgares. Au sein de ce mécanisme, une autre "partie prenante" est bien souvent volontairement ignorée - la police. Selon une enquête récente menée par la chaîne de télévision nationale bTV, certains membres des forces de l'ordre jouent un rôle essentiel dans ce traffic. Un traffiquant expérimenté explique que fermer les yeux et laisser passer un van rempli d'immigrants clandestins partant de Sofia pour passer la frontière serbe coûte 200€ par patrouille de police.

D'autres mécanismes sont mis en place afin de dissuader les réfugiés de rester en Bulgarie trop longtemps parmi lesquels des conditions de vie misérables dans les camps de réfugiés et le manque de programmes d'intégration efficaces. Il faut rappeler que la Bulgarie est le pays membre de l'UE le plus pauvre et qu'il accueille aujourd'hui plus de 13000 immigrants clandestins venus de Syrie, d'Iraq et d'Afghanistan.

Ceci participe en grande partie à expliquer le profond sentiment anti-immigrant partagé par la majorité des bulgares. En effet, les citoyens bulgares craignent que l'arrivée des réfugiés ne détruise leur économie déjà fragile et affaiblisse leur patrimoine national. Même l'Église orthodoxe a appelé à ne plus accepter les réfugiés musulmans afin d'éviter toute "invasion". Il se trouve que la Bulgarie a été l'un des premiers pays membres de l'UE à installer une barrière au niveau de sa frontière, bien avant que le premier ministre hongrois Victor Orban ne rende publique son idée de créer un mur. Un mur de 30 kilomètres de long n'a été installé le long de la frontière turque que l'année dernière, accompagné de la mis en poste de 2000 gardes-frontière supplémentaires.

Enquête sur la montée de la xénophobie

Pourquoi y a-t-il une montée de la xénophobie aussi véhémente envers les réfugiés d'Europe de l'Est? Cela peut paraître paradoxal quand on sait que des millions d'habitants d'Europe de l'Est partent vers l'ouest afin d'avoir une meilleure vie. Pourquoi les citoyens restés dans leur pays auraient-ils le droit de décrire les réfugiés du Moyen-Orient comme des "envahisseurs" qui veulent "conquérir l'Europe"?

Ce ne serait pas juste de reporter toute la faute sur eux alors que le déclencheur serait plutôt la position de l'UE, chaotique et déséquilibrée. Le manque de solidarité, d'une politique cohérente et d'une véritable aide de la part de Bruxelles a été démontré à de nombreuses reprises au cours des derniers sommets qui se sont pour la plupart achevés sur un accord/désaccord et sur la volonté des occidentaux de "les garder là-bas".

Aujourd'hui nous devons faire face à une grave crise morale en Europe; Une balle ricoche et tue un homme, mais ne sommes-nous pas en train d'assister également à un ricochet politique? Les pays membres les plus riches demandent à leurs alliés orientaux de faire preuve d'une solidarité qu'eux-mêmes rejettent. Il n'est pas étonnant que ces derniers refusent. L'élève pourrait très bientôt dépasser le maître.

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Cet article fait partie de notre projet Histoires de l'est. Tout en combattant les clichés les plus répandus sur l'Europe de l'Est et du Sud, ce projet a pour but de garder l'idée de l'Europe vivante par la sensibilisation, la mise en place d'un dialogue, l'échange des idées, et l'information au-delà des médias de masse.