[fre] Bruits de bottes, « ratings », bourse et Zika

Article publié le 17 février 2016
Article publié le 17 février 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

A mesure que point en Espagne la possibilité que les forces du changement aient voix au chapitre dans le prochain gouvernement, les informations et déclarations de mauvais augure se multiplient concernant le tsunami économique qui nous menacerait.

Il ne se passe pas une semaine sans que le commissaire européen aux affaires économiques et financières, Pierre Moscovici, rappelle l’exigence imminente de réduire les dépenses publiques de 9 000 millions d’euros. Au moindre spasme des bourses nationales et internationales -provoqué par la chute du prix du pétrole, par les perspectives médiocres de la Chine et par une reprise ectoplasmique de la consommation- les unes des journaux et les écrans à plasma débitent leurs annonces choc et leurs gros titres au cas où une personne dans l’erreur persisterait à former un gouvernement.

Tout à coup, un mois et demi après que le bipartisme espagnol est tombé de son piédestal, les investisseurs s’en vont -personne ne précise que ce sont en fait des spéculateurs-, on investit dans l’or, les opérations du secteur privé s’effondrent, la prime de risque fanfaronne, les introductions en bourse frisent le néant, les ventes de téléphones portables s’écroulent et le virus Zika menace la santé de la planète comme s’il s’agissait d’une invasion d’extraterrestres de série B, si possible aux cheveux longs en queue-de-cheval. Tout, absolument tout, est dissous dans un sirop placebo fait de panique et de conformisme qu’on veut nous refiler gratuitement, à nous citoyens, à travers le petit espace d’espoir et de liberté qui s’est ouvert en Espagne.

Ce pays vit une nouvelle transition. Comme durant celle des années 70, il y a des bruits de bottes qui grondent, autrement dit une menace plus ou moins voilée de paralyser le changement par des forces externes à la démocratie. Seulement aujourd’hui, les adversaires de la transition ne se parent pas de casques, de cottes de maille, de galons et de mitraillettes. Ils ont retenu la leçon ; ils sont plus subtils. Ils portent des cravates et des costumes ajustés sur l’Avenue Louise de Bruxelles, la Via Veneto de Rome ou la Calle Serrano de Madrid. Ils ont leurs quartiers dans les laboratoires cachés d’agences de notation de la dette, s’adonnant plus à la spéculation financière qu’à l’économie productive. Ils défilent lors des réunions de l’Eurogroupe. Ils se livrent au retrait spirituel au conseil de la Banque Centrale Européenne. A la place de la trinité, ils ont la troïka. Et le plus surprenant, c’est que cette fois-ci les institutions de l’UE jouent un rôle fondamental  dans la possible révolte financière. Des éléphants blancs, déguisés en négociateurs neutres et désintéressés.

Pourtant, l’intention de ces pouvoirs de l’ombre est la même que celle d’alors: commander la démocratie avec des instances non approuvées par la population. Les institutions communautaires, tout comme celles de l’Espagne, représentent un groupement d’intérêts bancaires et de spéculation financière qui a décidé de s’acheter des partis politiques dans chaque pays pour gagner les élections sans même avoir besoin de s’y présenter. Ce qui se passe pour le PSOE (Partido Socialista Obrero Español), le PP (Partido Popular), le CDC (Convergencia Democrática de Cataluña) ou IU (Izquierda Unida) en Espagne, des partis dont les dettes contractées à la banque s’élèvent à des millions, est également la cas pour la grande majorité des partis politiques des Etats membres de l’Union.

Toutefois, il y a eu un imprévu en Espagne. Les clients des hommes en noir sont arrivés en retard aux élections, et les forces du changement ont de bonnes chances de faire faire un virage à 180° aux politiques économiques et sociales du nouveau gouvernement qui  naîtra des négociations en cours. D’où le fait que subitement, on sorte l’artillerie lourde version apocalypse en insistant sur le fantasme reliant risque de récession –réel, sans doute- et opportunité d’un gouvernement de changement. Seul le citoyen qui chaque jour a le temps et les moyens de se consacrer à l’entomologie de l’information pourra avoir une vision d’ensemble des choses. Par exemple, le fait que l’Espagne soit le deuxième pays le plus endetté au monde, la dette représentant plus de 400% du PIB, surtout en raison de la dette privée. Ou qu’aujourd’hui l’Etat espagnol perçoive 8 000 millions de moins qu’il y a un an à cause des cadeaux fiscaux faits aux entreprises par le bon gouvernement de Rajoy. Ou que la durée moyenne des contrats ne cesse de s’abaisser depuis 2008. Ou que la cagnotte des retraites soit au plus bas car il y a eu tellement de coupes dans les salaires qu’ils ne suffisent même pas à payer une gerbe de fleurs à crédit. Ou bien que chaque jour en Espagne -et dans l’UE- on ferme des usines pour délocaliser la production de ce que l’on consomme dans des pays où l’on ne respecte pas les droits de l’homme ni les droits du travail les plus élémentaires. Ou encore que l’américain Bernie Sanders soit le protagoniste d’une campagne pré-électorale inédite, sans l’aide des banques, en disant «  Non à une économie truquée ! », et promettant de faire payer des impôts à Wall Street pour financer un accès gratuit à l’université.

Comparée à la vraie information, la couverture bien matelassée et couleur cendre qu’on nous sert tous les matins au petit-déjeuner est un prétexte. Son but final est d’écarter les forces du changement de la formation d’un gouvernement afin de dégager la voie vers un accord entre les partis traditionnels et leurs sympathisants. Il suffit, pensent-ils, de faire preuve de patience, de s’asseoir, façon trio des Açores*, les pieds sur la table, à fumer un cigare et d’attendre qu’un accident se produise.

*L’expression trio des Açores est utilisée par la presse espagnole en référence au Sommet des Açores qui a réuni en 2003 les chefs d’Etat des Etats-Unis (George W. Bush), du Royaume-Uni (Tony Blair) et de l’Espagne (José María Aznar) concernant la guerre en Irak.

Fernando Navarro Sordo a dirigé pendant 6 ans la version espagnole et les sections Politique et Economie de cafebabel.com. Aujourd’hui, il est coordinateur du Secrétariat d’Action Institutionnelle de PODEMOS.