[fre] Aide humanitaire : bien intentionnée, mais mal exécutée ?

Article publié le 3 octobre 2017
Publié par la communauté
Article publié le 3 octobre 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La crise des réfugiés qui sévit actuellement en Méditerranée est l’occasion d’attirer notre attention sur l'activité des ONG. Bien que leur importance ne soit évidemment pas remise en question, certaines évolutions du secteur devraient faire l’objet d’un examen attentif. Ne nous interdisons pas la critique, même quand elle porte sur le marché ultra-compétitif des dons caritatifs.

Les camps de réfugiés ont vu passer des millions de personnes ces dernières décennies. Ce phénomène n’est pas nouveau, il est simplement désormais plus visible. Certains camps existent depuis 20 ans (au Kenya), 30 ans (au Pakistan, en Algérie, en Zambie ou au Soudan) ou même plus de 60 ans, comme c’est le cas en Moyen-Orient. Ces dix dernières années, le nombre de personnes qui dépendent de l’aide humanitaire a doublé pour atteindre aujourd’hui les 125 millions. De plus en plus fréquemment, aucune assistance adaptée ne peut être apportée aux plus nécessiteux. Les Nations unies évaluent à 700 millions le nombre de personnes dans le besoin qui dépendent malgré tout de leurs propres ressources.

Le manque de financement est souvent à la source du problème. Ces cinq dernières années, on estime que le besoin en aide d’urgence a doublé, alors que le montant des dons demeure au même niveau. N’est-il pas possible d’atteindre de meilleurs résultats avec les mêmes moyens ? Comme c’est le cas pour d’autres secteurs, nous pourrions être en train d’assister à une crise systémique du « marché » de l’aide humanitaire.  Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation. Dernièrement, les crises humanitaires se sont multipliées à travers le monde. Dans certains pays, les structures qui organisent la distribution de l’aide financière sont peu présentes, il est donc plus difficile de toucher directement les populations dans le besoin. En plus de cela, une armée d’ONG se dispute les contrats, même si beaucoup d’entre elles ne partagent pas les mêmes idées, méthodes ou priorités, et qu’elles travaillent côte à côte plutôt que main dans la main.

Une aide humanitaire basée sur des critères propres à chaque organisation, sans objectifs communs et coordonnés, risque d’apporter plus de confusion que de soutien contre l’adversité. Dans la même veine, la multiplication des obstacles administratifs et des procédures de contrôle ne fait qu’empirer les choses. La plupart des ONG sont convaincues d’être les seules à savoir ce qui doit être fait, sans même demander aux premiers concernés quels sont réellement leurs besoins. Cela explique pourquoi presque aucun financement n’est envoyé aux ONG locales, alors qu’elles sont justement les plus à même de mesurer les besoins réels sur place. De plus, les structures locales opèrent dans des régions où les organisations occidentales ne s’aventurent presque jamais. Même les aides destinées à des fins précises, fournies directement par les États, paraissent n’avoir que peu d’utilité. La moitié des denrées alimentaires envoyées par les États-Unis proviennent d’Amérique, alors qu’elles pourraient être achetées sur place. Un sacré coup de pouce à l’exportation !

Cette interdépendance indéniable entre commerce et aide humanitaire n’a cessé d’augmenter. En 2016, Ikea représentait le premier donateur privé du secteur, à hauteur de 32 millions d’euros de donations. L’entreprise fournit, entre autres, des tentes de haute qualité.

Bien que l’UNHCR (l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés) soit officiellement une organisation de l’ONU, une grande part de son budget provient en fait directement de plusieurs pays : les États-Unis pourvoient 40 % du budget, qui s’élève à 7 milliards d’euros ; l’Allemagne, la Suède et le Japon complètent le reste. Il est cependant peu probable que de nouvelles sommes s’ajoutent à ce budget, tandis que les besoins en aide humanitaire ne faiblissent pas. Alors, de plus en plus, on tente d’associer le secteur privé aux initiatives humanitaires. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais cette situation comporte des risques. L’aide humanitaire est devenue une véritable activité professionnelle. Ikea se charge de procurer les abris, UPS est responsable de la logistique, et Google peut s’occuper de l’enseignement scolaire. On ne va pas s’en plaindre, bien sûr, mais nous devons également scruter ces évolutions d’un œil critique. Et si les entreprises cherchaient à tester de nouveaux produits ? Qui est responsable du contrôle des marchandises dans ce cas ? Ces structures pourraient-elles avoir droit à des avantages fiscaux, sans quoi elles refuseraient d’apporter leur aide financière ?

Dans un camp de Jordanie, les réfugiés payent leurs courses par le biais d’un système de reconnaissance de l’iris. L’UNHCR a mis en place là-bas un compte numérique, hébergé par une banque jordanienne, pour chaque réfugié. L'agence y dépose 50 € par mois pour leurs courses. La distribution de colis alimentaires disparaît peu à peu pour laisser place à des supermarchés qui supervisent officieusement ce commerce de vivres « autogéré ». Ne serait-il pas plus logique d'aider les réfugiés à monter leurs commerces, afin qu’ils puissent subvenir à leurs propres besoins ? Ce n’est pas en recevant de l’argent d’une banque, sans avoir rien fait pour l’obtenir, que l’on apprend ce vers quoi l’on doit œuvrer. En étant plus impliqués, les réfugiés pourront certainement, sur le long terme, jouer un rôle actif dans la gestion de l’aide humanitaire, plutôt que de dépendre des autres.

L’UNHCR n’admet pas officiellement l’influence énorme qu’ont les États-Unis (et d’autres donateurs) sur ses activités. Officieusement, cependant, l’agence reconnaït qu’elle intervient dans les régions pour lesquelles les financements ont été accordés, et non là où son aide serait sans doute la plus nécessaire. 

Les ONG contribuent énormément au combat contre les crises humanitaires, c’est évident. Cette critique que nous formulons - qu’une aide humanitaire plus efficace ne repose pas simplement sur plus de moyens financiers - n’a en aucun cas pour but de rabaisser leur travail. Les ONG doivent se demander, par exemple, si certaines mesures de sauvetage en mer Méditerranée auraient pu, d’une manière ou d’une autre, donner de meilleurs résultats. Des vies humaines sont en jeu. Au cœur des débats, c’est un fait que l’on a parfois tendance à oublier. Les ONG ne peuvent pas se prévaloir de leur supériorité morale chaque fois que quelqu’un ose une critique contre le secteur humanitaire, simplement parce que leurs activités sont de toute évidence tournées vers le bien. En créant un système plus efficace, nous pourrons sauver plus de vies. Il y a-t-il meilleure motivation que celle-ci ?

Le Dr. Wolfgang Glass exerce en tant que politologue et consultant à Vienne.