Franz Müntefering s'en va

Article publié le 20 novembre 2007
Publié par la communauté
Article publié le 20 novembre 2007
Par Lena Morel
MünteferingLa nouvelle est passée inaperçue de ce côté-ci du Rhin. Franz Müntefering, vice chancelier et ministre du travail allemand a démissionné de ses deux fonctions pour « raisons personnelles ». Quelle importance me direz-vous ? Les remaniements ministériels sont monnaie courante au sein d’un gouvernement.

Oui mais voilà. En Allemagne, ce départ suscite inquiétudes et polémiques. Cette nouvelle vaut bien un petit billet rapide.

La nouvelle donne politique qui semble se dessiner en Allemagne pourrait avoir des conséquences non-négligeables sur la force dont notre voisin a fait preuve sur la scène européenne et internationale depuis l’arrivée à la chancellerie d’Angela Merkel.

A l’époque de la constitution de la Grande Coalition (CDU/CSU et SPD) en septembre 2005 à Berlin, je ne pensais pas que cette formation survivrait plus de 6 mois. Sans revenir en détail sur les raisons qui animaient cette opinion, j’en reprendrai rapidement deux : l’engouement que suscitait cette alternative à l’époque était teinté d’une espèce de nostalgie et d’idéalisation de la première (et jusqu’alors seule) grande coalition qui avait gouverné l’Allemagne entre 1966 et 1969. Bien que l’Allemagne fasse partie de ces démocraties de tradition du compromis, presse et opinion publique avaient en 2005 largement surestimé les bénéfices engendrés par cette forme gouvernementale à la fin des années 60. Le rapprochement et la comparaison entre ces deux moments politiques allaient trop loin. Autre bémol qui d’après moi mettait en péril cette coalition : la sous-estimation du potentiel de croissance du parti die Linke. Lors des élections législatives de septembre 2005, les commentateurs politiques avaient analysé le phénomène die Linke comme un sursaut ou accident électoral qui s’effondrerait lorsque les choses sérieuses commenceraient. Erreur : die Linke a pris du poil de la bête (tout de même 8,7% de voix législatives de 2005 représentant 54 sièges au Bundestag). Voilà donc que l’électorat du SPD a dû accepter un accord avec l’union chrétienne-démocrate (CDU/CSU) ; compromis difficile à avaler pour la gauche du SPD et qui laisse la porte ouverte à l’échappatoire vers die Linke.

Mais revenons-en au départ de Franz Müntefering.

La « Münte-Lücke » : Müntefering l’irremplaçable ?

La Grande Coalition avait trouvé un équilibre dans les personnes d’Angela Merkel et de Franz Müntefering. L’originalité de la formation de 2005 aura été l’émergence d’un nouveau type de fonction au sein du gouvernement : celle d’un vice-chancelier « Nebenkanzler » (chancelier auxiliaire). Non que le poste de vice-chancelier soit une nouveauté, mais Franz Müntefering lui a offert une toute autre dimension.

Müntefering avait gagné le surnom de « soldat du parti » : dernier dirigeant ouvrier du parti travailleur mais aussi fort d’un ancrage solide dans le parti, la fraction du SPD au Bundestag et au gouvernement. Il était également le dernier ministre à poursuivre la politique de réforme initiée par le gouvernement de Gerhard Schröder (retraite à 67 ans, débat sur le salaire minimum) et connaissait le terrain de la politique intérieure comme sa poche.

Mais Franz Müntefering était bien plus : il était la tête de l’action gouvernementale du SPD, une mission (un rôle) qu’il parvenait à exercer à égalité avec Mme Merkel, offrant ainsi au SPD le poids qui lui revenait légitimement au sein du gouvernement (34,2% des voix pour la CDU/CSU contre 27,8% pour la SPD. Ce qui signifie en termes de sièges au sein du Bundestag : CDU/CSU 226 sièges (180 + 46) et 222 pour le SPD).

Si le Spiegel parle de la « Münte-Lücke » (le vide laissé par Müntefering), c’est bien parce que l’autorité et l’influence de Müntefering étaient telles, qu’il faudra deux personnes pour le remplacer : Olaf Scholz (SPD) au ministère du travail et Frank-Walter Steinmeier (actuel ministre des affaires étrangères) à la vice-chancellerie.

Il est indéniable que la Grande Coalition semble affaiblie : elle reposait jusqu’à présent essentiellement sur la personnalisation des fonctions clefs du gouvernement. Sur la scène intérieure allemande, la démission de Franz Müntefering inquiète, interroge et interpelle.

Mais allons au-delà de la question purement nationale.

Madame Merkel sera-t-elle obligée de faire un sérieux retour sur la scène intérieure pour assurer la cohésion et l’efficacité de la politique gouvernementale? Si oui : ne serait-ce pas au prix de son engagement et donc de la place de l’Allemagne sur la scène européenne et internationale ?

Ou bien assistera-t-on à une inversion des rôles ? Monsieur Steinmeier, en cumulant les fonctions de vice-chancelier et de ministre des affaires étrangères, prendra-t-il la relève sur le plan européen et international? Il n’empêche que Steinmeier est face à un réel défi : celui de consolider la position que Franz Müntefering est parvenu à octroyer au SPD au sein du gouvernement grâce à l’autorité qu’il incarnait en sa qualité de vice-chancelier. Et comme le souligne justement le Spiegel, un vice-chancelier qui consulte par téléphone portable (eh oui, la fonction de ministre des affaires étrangères exige une mobilité internationale considérable) pourra-t-il avoir autant de poids ? Parviendra-t-il à maintenir la nouvelle position de l’Allemagne sur la scène européenne et internationale ?

***

Petit intermède : je profite d’ailleurs de cette occasion pour faire un appel aux orateurs publics : cessez d’esquinter les oreilles des germanophones et adoptez enfin la bonne prononciation du prénom de la chancelière allemande. On dit bien « Anguela » » et non « Andjela à l’américaine ». Que penseriez-vous d’un Djaks Kirac, Laïonel Djospine, Nicolasse Zarkozy?

(Crédit photo: Bundesregierung/laif)