François Friederich : « Les 60 ans du Conseil de l'Europe seront célébrés en octobre à Strasbourg, mais rassurez-vous, il n'y aura pas de zone rouge pour l'occasion »

Article publié le 6 avril 2009
Article publié le 6 avril 2009
Strasbourg, le 27 mars 2009 Propos recueillis par Julie Beckrich et Yulia Kochneva Le 60e anniversaire de L'OTAN, auquel aucun strasbourgeois n’aura échappé, a failli masquer les 60 ans du Conseil de l'Europe. Café Babel Strasbourg a rencontré François Friederich, de la Direction générale de la démocratie et des affaires politiques du Conseil de l'Europe.
Bien placé pour parler de ces deux anniversaires, il nous a également fait part de son opinion sur l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord.

Deux organisations internationales fêtent cette année leur 60ème anniversaire : le Conseil de l’Europe et l’OTAN. L’actualité des Strasbourgeois n’est occupée que par le sommet anniversaire de l’OTAN, alors que le Conseil de l'Europe, dont le siège se trouve pourtant à Strasbourg, n’a pas les mêmes honneurs. Comment analysez-vous cela?

D’abord, l’anniversaire du Conseil de l’Europe a lieu plus tard, au mois de mai : c’est précisément le 5 mai 1949 que le traité de Londres instituant le Conseil de l'Europe a été signé. Un certain nombre d’événements sont prévus pour cet anniversaire qui n’auront pas l’ampleur du sommet de l’OTAN. Mais la rencontre de l’OTAN, ce n’est pas seulement une cérémonie d’anniversaire, c’est un véritable événement politique, avec des questions stratégiques de taille, dont le retour de la France dans le commandement militaire.

L'anniversaire du Conseil de l'Europe ne sera pas uniquement célébré à Strasbourg : le 5 mai – une manifestation aura lieu à Londres, le 12 mai – les Ministres des affaires étrangères se réuniront à Madrid. Puis, il y aura une commémoration avec un certain nombre de chefs d’Etat à Strasbourg au mois d'octobre, pendant la session de l’Assemblée parlementaire. On ne pouvait pas envisager une manifestation d’ampleur un mois après le sommet de l'OTAN, ni pendant la trêve estivale. Donc, la cérémonie d’anniversaire aura lieu en octobre au Palais des Congrès. Mais rassurez-vous, il n'y aura pas de zone rouge pour l'occasion.

Par ailleurs, un certain nombre d’évènements organisés par le Conseil porteront le label 60ème anniversaire. Par exemple, l’Université d’été de la Démocratie, qui va non seulement commémorer cette date, mais aussi célébrer un événement tout aussi important : le 20ème anniversaire de la fin du communisme. L’OTAN et le Conseil de l'Europe sont deux organisations qui ont été créées au début de la Guerre froide : la première, pour assurer la défense d’une Europe libre, la deuxième, pour promouvoir un modèle politique libéral et les droits de l’Homme. L’autre étape déterminante dans la construction de l’Europe est la réunification du continent européen en 1989. L'anniversaire des 20 ans de la chute du Mur de Berlin est, à mes yeux, tout aussi important que celui de l’OTAN et du Conseil de l'Europe.

Justement, vingt ans après la chute du mur et de la menace soviétique, l’OTAN a-t-elle encore toute sa légitimité ?

Oui, évidemment. D’abord l’OTAN a été réformée et se trouve en évolution constante. La menace principale que représentait le bloc soviétique, uni autour du pacte de Varsovie a disparu, mais ce n’est pas pour autant que la sécurité européenne est garantie. L’OTAN est un système d’alliance militaire qui réunit les pays européens mais aussi les Etats-Unis et le Canada, lesquels garantissent, ensemble, la sécurité des pays membres, notamment dans la lutte contre le terrorisme. Il y a des états qui soutiennent le terrorisme et qui disposent de moyens militaires. Ils restent donc une menace dont on doit pouvoir se défendre. Cela implique de disposer de moyens militaires, mais cela ne veut pas dire forcément qu’on va s’en servir. Donc pour moi l'OTAN a toute sa légitimité. Et il est pertinent que la France retrouve toute sa place dans le commandement intégré.

__Donc pour vous il ne serait pas envisageable qu’un jour l’OTAN disparaisse au profit d’une réelle coopération entre différentes organisations internationales, non militaires. Ainsi, elles agiraient par la prévention, en amont des conflits?__

Non, car l’OTAN est avant tout une alliance militaire, et des organisations militaires, nous en aurons toujours besoin pour lutter contre le terrorisme. Malheureusement, avec des déclarations politiques, on ne règle pas tout. Notre organisation joue incontestablement un rôle important dans cette lutte, mais par d’autres moyens, non-militaires. Le rôle du Conseil de l'Europe dans ce domaine est de s’assurer que les droits fondamentaux soient respectés et que les mesures qui sont prises par les Etats en matière de police, de surveillance, et dans le domaine judiciaire ne portent pas atteinte aux droits fondamentaux. On a vu l’exemple de l’engagement et du travail du Conseil de l'Europe dans ce domaine, avec l'affaire des prisons secrètes et les vols de la CIA dénoncée par les parlementaires du Conseil de l'Europe. (1)

Pour revenir à la question de la coopération, il est évidemment important que les différentes organisations internationales travaillent ensemble. Le multilatéralisme doit nécessairement être développé dans de nombreux domaines : les Etats ne peuvent plus relever seuls les défis d'aujourd'hui tels que la mondialisation, la crise économique et les problèmes environnementaux...

Et comment voyez vous l’avenir de la politique européenne de la défense ?

Le projet d’une constitution européenne qui comprenait une politique de défense commune n’a malheureusement pas abouti pour l’instant. On a affaire à des égoïsmes nationaux qu’on aura du mal à surmonter. Certains Etats membres de l’UE, en particulier les nouveaux adhérents, préfèrent l’intégration à l’OTAN à une politique européenne de la défense. Un pays comme la Pologne par exemple, fait davantage confiance à l’OTAN et aux Américains pour assurer leur protection nationale. Mais je ne désespère pas qu’un jour on arrive à une véritable PESD.

Par contre, je pense que le développement d’un pilier européen dans le cadre de l’OTAN va à l’encontre du rêve des pères fondateurs de l’Europe, qui voulaient en faire une union où l’on décide en commun et où l’on partage les moyens. Au moment de déléguer les pouvoirs nationaux au niveau européen, on aurait pu y inclure la défense ; mais on touche à des domaines très sensibles : sécurité nationale et politiques d’armement. Il ne faut pas oublier que derrière la défense, il y a aussi des industries de défense et certains pays de l’UE préfèrent conserver leur industrie d’armement dans le cadre de leurs politiques nationales. Ainsi, pour le moment, la production d’armement échappe à Bruxelles. Par ailleurs, la défense va de pair avec une politique étrangère et une diplomatie européenne. On a bien aujourd'hui un ministre des affaires étrangères européen, mais toujours pas de diplomatie européenne digne de ce nom.

Pensez-vous que Strasbourg, souvent qualifiée de capitale de la démocratie, de la paix et de l’Europe, est un lieu idéal pour accueillir le sommet de l’OTAN ?

Je suis content que cet évènement se passe à Strasbourg et j’espère qu’il se passera bien. Strasbourg confirme ainsi sa vocation transfrontalière et européenne. Le fait d’organiser le sommet de l’OTAN dans cette ville porte une valeur symbolique importante. Néanmoins, je trouve regrettable que l’on organise à Strasbourg le 60ème anniversaire d’une organisation qui a son siège à Bruxelles, tandis que le Conseil de l'Europe qui a son siège à Strasbourg n’a pas droit aux mêmes honneurs.

Les 60 ans du Conseil de l'Europe auraient mérité un événement plus large. Certes, on organise la Nuit du Musée où les Strasbourgeois auront l’occasion de venir découvrir des expositions au Conseil de l'Europe. Mais cet événement ne me parait pas suffisant.

Alors, selon vous, quelle aurait été la façon idéale de célébrer l’anniversaire du Conseil de l’Europe à Strasbourg ?

Pour moi, cette célébration ne doit pas consister en un événement ponctuel mais doit être une série de manifestations diverses au cours de l’année. Il faut profiter de cette année symbolique pour aller dans les écoles et les associations pour débattre du travail, des missions et des campagnes menées par le Conseil de l'Europe. Il est nécessaire d’ouvrir le Conseil de l'Europe à sa ville et placer les strasbourgeois au cœur de cette commémoration.

L’équipe de CaféBabel Strasbourg remercie François Friederich de nous avoir accordé cet entretien.

(1) NdA: L'action du Conseil de l'Europe fait suite à des déclarations de Washington Post et de l'ONG Human Rights Watch sur l'existence de centre de détention de la CIA dans des Etats membres du Conseil de l'Europe. Une enquête est déclenchée le 1er novembre 2005 par l'Assemblée parlementaire, enquête pour laquelle Dick Marty (Suisse, ALDE), est rapporteur. Pour plus d'information sur cette affaire: cliquez ici

(Crédit Photo: Sandro Weltin, Conseil de l'Europe)