France : quand la pensée réactionnaire se traduit dans les urnes 

Article publié le 9 avril 2015
Article publié le 9 avril 2015

Après une série d’élections, le parti du gouvernement inscrit ses revers dans une continuité inquiétante. À deux ans des élections présidentielles, avec un FN qui  renforce non seulement ses positions électorales, mais également ses idées au sein de l’espace public, quels enseignements peut-on tirer ?

Le « front républicain » est devenu le leitmotiv de chaque scrutin. Faire barrage au FN, coûte que coûte, malgré des politiques économiques désastreuses et une paupérisation accentuée des nouveaux électeurs, principal carburant électoral de l’extrême droite. En tête de gondole de cette accroche marketing, on retrouve le premier ministre, Manuel Valls, qui déclarait sur Europe 1, le 8 mars dernier : « J’ai peur pour mon pays. J’ai peur qu’il se fracasse contre le FN ». À observer la conjoncture économique, on peut davantage avoir peur que la France se fracasse contre le chômage de masse, et pourtant à l’horizon aucune proposition d’ambition ne jaillit. 

Ce « front républicain » n’est cependant pas respecté par tous, à l’image du président actuel de l’UMP, Nicolas Sarkozy, qui s’est distingué en prônant le « ni-ni » comme consigne de vote à ses électeurs. Ni Gauche, ni FN, une façon implicite de placer ces deux concurrents au même niveau, sans pour autant renier des affinités politiques entre l’extrême droite et la base conservatrice de son parti. L’UMP et l’UDI (Union des démocrates indépendants, parti de centre-droit, ndlr) véritable résurrection politique du clivage historique RPR-UDF, ont formé une alliance pour ressortir en tête des élections départementales des 22 et 29 mars dernier malgré leurs divergences affichées sur l’attitude à adopter vis-à-vis du parti de Marine Le Pen. Et si la stratégie du front républicain était une façon de ne pas faire son propre bilan économique et politique ?

Entre frustration démocratique et absence de solution économique

À l'issue des départementales, on retiendra donc une majorité qui continue de s’effriter en perdant la moitié de ses départements pour un total de 33 contre 66 pour les alliances de droite. Le FN, quant à lui, passe de 1 à 60 élus, sans obtenir de départements. Ces élections auront été marquées par un nouveau mode de scrutin : les candidats sont présentés par binôme de différents sexes afin d’offrir une parité. Nous devons nous réjouir sur cette véritable innovation démocratique qui renforce la représentativité politique. On regrette cependant qu’elle n’offre aucune garantie de renouvellement de l’offre politique.

À plus de 50%, l’abstention reste l’acteur majeur de ces élections qui traduisent à la fois une sanction envers la majorité, avec des électeurs non satisfait de l’offre politique et éprouvant une certaine défiance caractérisée envers la classe politique en générale. Le cas des frondeurs au sein du PS qui déstabilise un exécutif ne jouissant plus de sa majorité parlementaire en est une parfaite illustration. En février dernier, le recours au 49.3 sur la loi Macron traduisait une dislocation entre la base du parti et l’exécutif. L’usage de cet article constitutionnel qui engage la responsabilité du premier ministre s’exposant à la motion de censure, était vu comme un véritable déni de démocratie en 2006 par François Hollande lui même. Une incohérence dans le discours que les Français n’auront pas manqué de noter.

Les idées du FN progressent dans une apathie généralisée

Ou dans une configuration politique fondée sur le bipartisme qui ne voit, depuis 40 ans qu’une alternance entre la gauche et la droite, sans offrir un renouvellement fondamentale de son offre politique. De surcroît, la connivence intellectuelle qui peut exister entre les orientations économique de la gauche dite « social-libérale » et de la droite, n’offrent aujourd’hui aucune alternance démocratique. (lire Le mystère de la rose bleue). L’alternance politique ne se fait plus à travers des idées, mais davantage dans les messages politiques. Nicolas Sarkozy cherche actuellement un nouveau nom à son parti. Mais changer l’emballage suffira t-il ? Ne faut –il pas contrer le FN avec des idées, plutôt que de légitimiter son positionnement politique par manque d’audace ? Quel sens donner à ce découpage politique qui se focalise sur des courants du 20 eme siècle, sans mise à jour du logiciel politique aux enjeux actuels ?

Dans une France qui s’est réveillée en 2015 avec Houellebecq, Zemmour et les attentats de Charlie Hebdo, comment ne pas être aujourd’hui interpellé ? Interpellé par l’acceptation populaire (par défaut ?) que le parti de Marine Le Pen pourrait être une alternative politique crédible? C’est en tout cas le scénario noir que dresse Raphaël Glucksmann dans son dernier ouvrage Génération gueule de bois, manuel de lutte contre les réacs. L’intellectuel nous y explique que le combat politique passe avant tout par la force des idées. Aujourd’hui, l’évolution des opinions des Français sur la peine de mort, l’Union européenne ou le nombre d’immigrés  s’est drastiquement radicalisée, et ce  en moins de 4 ans. Ces idées sont actuellement matérialisées politiquement par le FN. Seul un sursaut citoyen pourra contrebalancer cette bascule idéologique, en réponse à la démission des élites politiques traditionnelles.

La montée de la pensée réactionnaire, qui se traduit jusque dans les urnes doit nous interpeller aujourd’hui plus que jamais. Nous ne pouvons plus nous cacher car la prochaine échéance sera l’élection présidentielle et le « Joker » du front républicain ne sera peut être pas suffisant.

Cet article a initialement été publié sur le site Politicus.