France : la République dévore ses enfants

Article publié le 18 novembre 2015
Article publié le 18 novembre 2015

[OPINION] La France est en état d'urgence. La dernière fois, c'était en 2005. Les terroristes du 13 novembre à Paris ont perpétré leur tuerie 10 ans après le soulèvement des banlieues françaises. Pur hasard ?

Les « émeutes » ont été déclenchées en 2005, après la mort de deux adolescents issus de familles d'immigrés (Ziad Benna, 17, et Bouna Traroré, 15). Elles ont commencé dans la ville natale de ces jeunes, Clichy-sous-Bois, mais se sont vite étendues à d'autres départements autour de Paris et dans d'autres villes de France comme Toulouse et Marseille. Des voitures et des maisons ont été brûlées pendant la nuit, on en est arrivé à des affrontements violents entre la police et les jeunes perturbateurs.

L'ex-ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy voulait nettoyer la « racaille » au Kärcher. L'âge des terroristes français comme Mohammed Merah, les frères Kouachi, Ismaël Omar Mostefaï ou Samy Amimour (ces deux derniers faisaient partie des terroristes du 13 novembre à Paris) correspond à celui des jeunes qui ont à l'époque tenu la République en haleine pendant des semaines. Amedy Coulibaly, le preneur d'otages de l'hypermarché casher en janvier 2015 a été présenté à Nicolas Sarkozy, élu entre-temps président, dans le cadre d'un programme d'intégration en 2009, avec l'espoir que celui-ci décroche un emploi. Espoir déçu. Coulibaly n'a rien pu obtenir de plus qu'un CDD.

Beaucoup de promesses ont été faites, peu de choses ont changé, des adolescents de milieux socialement défavorisés avec un fort taux d'immigration ont été encore plus marginalisés. En moyenne, un jeune sur quatre âgé entre 15 et 24 ans en France est au chômage, un sur trois même dans le département de la Seine-Saint-Denis.

Plus de 10 000 personnes ont fait l'objet d'une surveillance fiche S (S pour « sécurité d'État ») par les services de renseignements français, comme beaucoup de terroristes qui sont déjà passés à l'acte. Fallait-il, aujourd'hui, qualifier ces 10 000 personnes comme criminels et psychopathes détournés par l'islamisme radical ? Fallait-il, hier, qualifier les perturbateurs de « racailles » ? Fallait-il autrefois créer des structures sociales qui marginalisent encore plus ces jeunes ? Fallait-il, maintenant, mener une guerre en Syrie pour réprimer un élan qui vient de nos propres rangs ?

Tout de suite après les attentats de vendredi dernier à Paris, pour lesquels on compte 129 morts et plus de 350 victimes, ce sont de nouveau les réfugiés et les étrangers qui sont dénigrés. Car, après tout, même s'ils ne sont pas les terroristes, ce sont eux qui ont apporté le malheur chez nous, n'est-ce pas ? Nous devons nous interroger et nous demander si nous sommes vraiment la société libre au nom de laquelle nous menons une guerre en Syrie ?  Et cela peut-il contenir la colère de tous ceux qui se sont heurtés aux frontières de cette société, parce qu'ils ont un mauvais nom de famille ou une mauvaise adresse ?

La République n'offre aucune perspective à une partie de sa population. Quelques-uns sont même prêts à assassiner les porteurs d'espoir et les talents de cette République. Car c'est ce qu'étaient les victimes : des personnes jeunes, issues de différents milieux culturels, prometteurs et talentueux. L'avenir de la République en somme.

C'est peut-être la raison pour laquelle les terroristes sont sortis dans les rues en tuant. Parce qu'ils auraient aimé être à la place de ces personnes qu'ils ont abattues de sang froid. Parce que cette possibilité leur était interdite dans leur vie. C'est la raison pour laquelle ils ont choisi la mort de tous. La République dévore ses enfants. C'est une question cruelle, terrifiante, que nous devons cependant nous poser calmement dans ce tambourinement guerrier. Afin que nous ne nous réveillions pas en ayant à affronter une nouvelle forme d'horreur.