France : fin d'été à bord du train touristique

Article publié le 9 août 2007
Article publié le 9 août 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Partez en balade vers des contrées exotiques ou imaginaire, vues de l'intérieur. Premier volet de notre série 'Divercités', l'Hexagone en train juste avant les élections présidentielles.

Arcachon

« Ici, c’est septembre le plus beau mois de l’année. Au-dessus de l’Atlantique, la luminosité est bien moins intense qu’en été. Il ne reste plus que les surfeurs et quelques autres personnes, nous, les pécheurs. » L’homme, à la barre de son petit bateau entre Arcachon et le Cap Ferret, porte sur son visage les empreintes du soleil estival. Tous les jours, il navigue de la petite ville portuaire vers le Cap, le paradis des surfeurs et des Français aisés. L’an dernier, le lieu, idyllique, a fait parler de lui bien involontairement dans tout le pays. Deux vacanciers étaient alors passés de vie à trépas après avoir savouré des huîtres d’Arcachon. On ne sait toujours pas avec certitude si l’origine du décès peut être imputée aux fruits de mer, mais à l’époque la vente des huîtres avait tout de même été suspendue. Une catastrophe pour les pêcheurs. Pas forcément au niveau économique, étant donné que dans de tels cas les agriculteurs et pêcheurs français bénéficient de dommages et intérêts. Non, les habitants du coin redoutent quelque chose de bien pire: la mauvaise réputation.

Dans les cafés d’Arcachon, à l’heure du « café-croissant-canard-clope » matinal, les langues sont moins déliées que d’habitude, mais certains pêcheurs commentent : « On a connu bien pire ! ». Un peu plus loin les marchands de fruits et légumes proposent des melons plus que mûrs. Eux n’ont pas subi d’évènements dramatiques cette année. En effet, seuls les vignerons sont quelques peu inquiets à cause des pluies des jours passés. Derrière le petit marché, la gare sommeille. Les touristes embarquent à bord du train touristique à destination de Bordeaux, pour y prendre le TGV ou l’avion.

A cette époque, beaucoup d’autochtones aussi font des sorties et se rendent dans la capitale de la région Aquitaine. Bordeaux ensoleillé, c’est comme Paris. En plus petit, en plus agréable. Animation sans agitation, bourgeoisie sans le sentiment de supériorité de la capitale. Dans le train, les hommes lisent la dernière édition du deuxième plus grand quotidien français, le Sud-Ouest. Sans journal, mais en habit du dimanche, ce matin ce sont deux retraitées qui prennent le train. Un petit tour aux galeries Lafayette et sur la place de la Bourse, fraîchement rénovée, tester le nouveau tramway et sillonner dans les petites ruelles du centre ville, voilà leur programme.

Le train quitte la gare. Il ne peut guère prendre de vitesse car il s’arrête dans un nombre incalculable de bourgades. A gauche et à droite de la voie ferrée, de nouvelles maisons en construction. Une des retraitées, qui porte des boules d’oreilles à clips blanches, commente : « Comment peut-on construire sa maison si près du quai ? C’est terrible ! » Pour les deux dames de sortie, c’est suffisant pour constater l’état chaotique du parti socialiste qui semble totalement déboussolé après la défaite des présidentielles. Pas de sauveur en perspective parmi les éminences grises du parti, les éléphants, comme on les appelle communément en France. Les clips blancs énumèrent : « Laurent Fabius, DSK… »

Leur conversation à haute voix attise la curiosité d’un jeune voyageur : « Et que pensez-vous de l’ex-compagnon de Ségolène Royal ? » « Oh là là… », répond l’amie des clips blancs, cheveux permanentés et sac à main en cuir. « Vous savez, je suis pour les travailleurs, contre les fainéants. A gauche, il n’y a plus que des fainéants. C’est pas étonnant que d’autres fainéants viennent en France pour passer leur temps devant le petit écran et faire des enfants par ennui ». Son amie hoche la tête et ajoute : « Nicolas Sarkozy a raison quand il affirme vouloir se débarrasser de cette ‘racaille’ ». Elles affirment tout haut ce que beaucoup pensent tout bas ici. « Si les gens refusent de s’adapter, qu’ils partent. L’argent qu’ils gagnent ici, de toute façon, ils le renvoient dans leur pays. Nous n’en voyons pas la couleur ! ».

A ce moment, un autre passager intervient: « Je voudrais vous rappeler que les propos racistes sont punis par la loi et je vous prierai de vous garder de ce genre de commentaires. Mes parents viennent du Liban, et vous comprendrez sans doute qu’à l’heure actuelle, il n’est pas question d’y retourner ». Les deux secouent la tête, incrédules. Il s’en suit quelques secondes de silence. Le jeune homme, bien habillé, reprend sa place. « Je me demande pourquoi il nous a écoutées ? », poursuivent les deux retraitées. « Il s’est évidemment senti concerné, t’as vu sa couleur de peau ? ».

Le train s’apprête à entrer dans Bordeaux. Les passagers rassemblent leurs affaires. La jeune allemande met son sac à dos sur ses épaules. Les deux dames âgées se dirigent vers la porte. A l’extérieur, il règne une douceur automnale ; elles descendent du train, suivies par la jeune femme. Prudemment, elle s’enquiert : « Dites-moi, je peux vous prendre en photo ? Vos opinions politiques ne me concernent pas, mais je trouve qu’il est important de savoir ce que certaines personnes pensent. Vous savez, j’aimerais devenir journaliste. Peut-être qu’un de ces jours j’écrirai un article à votre sujet… »