France : 50 nuances de grèves

Article publié le 20 juin 2014
Article publié le 20 juin 2014

Comme tous les ans quand il fait beau, la France est secouée par des mouvements de grève qui permettent, au moins en 2014, à l’info d’exister autrement qu'avec la Coupe du Monde. SNCF, intermittents, patrons de bar…autant de rebelles qui à chaque journée non-travaillée font naître deux questions : les Français font-ils plus la grève qu’avant ? Et la font-ils plus que leurs voisins ?

Si vous êtes à Paris de­puis quelques jours, vous avez sû­re­ment dû pa­tien­ter un petit mo­ment avant d’ar­ri­ver à prendre votre train, beau­coup suer quand vous avez ap­pris que votre fes­ti­val pré­féré se­rait peut-être an­nulé et chan­ger vos plans en ap­pre­nant que le bar en bas de chez vous ne cé­lè­bre­rait pas la fête de la mu­sique. Parce qu’il flotte comme un air de contes­ta­tion so­ciale aux pays de Lu­mières, la grève risque bel et bien de de­ve­nir le vrai tube de l’été.

Deux fois plus que ce que vous pen­siez

La SNCF (Syn­di­cat na­tio­nal des che­mins de fer) vient de re­con­duire la grève dans son dixième jour d’af­fi­lée, soit la plus longue de­puis 2010. Les in­ter­mit­tents du spec­tacle comptent bien bou­le­ver­ser l’or­ga­ni­sa­tion des prin­ci­paux fes­ti­vals es­ti­vaux et une cin­quan­taine de bars pa­ri­siens ont d’ores et déjà an­noncé qu’ils boy­cot­te­raient la fête de la mu­sique, le 21 juin pro­chain. Au-delà des re­ven­di­ca­tions de cha­cun - trop di­verses pour être men­tion­nées de ma­nière ex­haus­tive ici – et comme chaque année quand le ther­mo­mètre af­fiche plus de 20 de­grés, la France se re­trouve en proie à cette fa­meuse culture de la grève. Mais si la tra­di­tion sub­siste, les ques­tions per­sistent. Et très peu de (bonnes) ré­ponses ont été ap­por­tées à des in­ter­ro­ga­tions de plus en plus uni­ver­selles : les Fran­çais font-ils plus la grève qu’avant ? La font-ils aussi plus que leurs voi­sins ?

Alors que les conflits col­lec­tifs du tra­vail donnent tou­jours plus de grain à moudre aux mé­dias na­tio­naux comme étran­gers, rares sont les mou­ve­ments so­ciaux qui té­moignent d’une pau­vreté sta­tis­tique si béante. En France, même l’or­ga­nisme censé pro­duire et dif­fu­ser des don­nées sur le sujet – la Dares (pour Di­rec­tion de l’ani­ma­tion de la re­cherche des études sta­tis­tiques) re­con­nais­sait en 2008 dans un do­cu­ment in­ti­tulé « Me­su­rer les grèves dans les en­tre­prises » que le dis­po­si­tif de suivi des grèves « pose de­puis long­temps pro­blème » et que jus­qu’aux an­nées 2000 « la source ad­mi­nis­tra­tive (en réa­lité, l’Ins­pec­tion du Tra­vail, ndlr) sous-es­ti­mait de plus de moi­tié le vo­lume de jour­nées non tra­vaillées ». En gros, si vous pen­siez que la France fai­sait sou­vent grève, elle le fai­sait deux fois plus.

Dans la brume sta­tis­tique

His­toire de rec­ti­fier le tir de trois dé­cen­nies de lé­gère er­rance, la Dares uti­lise dé­sor­mais une nou­velle mé­tho­do­lo­gie. Au­jour­d’hui, en ma­tière de conflits col­lec­tifs du tra­vail, le prin­ci­pal in­di­ca­teur sta­tis­tique de­vient le vo­lume an­nuel de « jour­nées in­di­vi­duelles non tra­vaillées » (JINT). Mais il semble que l’exer­cice soit fas­ti­dieux : les der­niers chiffres pu­bliés sur le site de la Dares (par ailleurs in­joi­gnable, ndlr) datent de 2007 (mais sont col­li­gés dans une étude de 2009, ndlr) et parlent de 128 JINT pour 1000 sa­la­riés. Au­cune chance donc de si­tuer ces don­nées dans le temps puisque les études pré­cé­dentes ne re­posent pas sur la même mé­tho­do­lo­gie de cal­cul. Pour sa­voir si les Fran­çais fai­saient plus grève qu’avant, ren­dez-vous en 2015, puisque c’est tous les 6 ans que la Dares mène son en­quête sur les di­verses formes de conflits du tra­vail. 

Pour ins­crire ces sta­tis­tiques dans l’es­pace, même com­bat. Beau­coup d’études ont déjà sou­li­gné l’ab­sence de don­nées stan­dar­di­sées à l’échelle eu­ro­péenne sur les conflits du tra­vail. Seul l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du tra­vail (OIT) pro­dui­rait des sta­tis­tiques com­pa­ra­tives fiables sur le dia­logue so­cial. Pro­blème, la der­nière étude sur le sujet re­monte à 2005 et se consacre uni­que­ment au col­lec­tive bar­gai­ning (que l’on pour­rait tra­duire par « né­go­cia­tion col­lec­tive ») qui re­pré­sentent le pro­ces­sus par le­quel les syn­di­cats et les or­ga­ni­sa­tions pa­tro­nales par­viennent à un com­pro­mis et dont la grève consti­tue un élé­ment non-si­gni­fi­ca­tif. Autre al­ter­na­tive : la Fon­da­tion eu­ro­péenne pour l'amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie et de tra­vail de Du­blin (Eu­ro­fund). Par l’in­ter­mé­diaire d’un or­ga­nisme nommé EIRO, cette fon­da­tion a com­mis une étude en 2010 qui re­prend enfin le même ré­fé­ren­tiel sta­tis­tique que la Dares fran­çais (les JITN) et dé­voile que, sur la pé­riode 2005-2009, le Da­ne­mark se re­trouve cham­pion d’Eu­rope des jour­nées non-tra­vaillées (159,4), suivi de près par la France (132 mais cal­cu­lées sur la pé­riode 2005-2008) puis, loin der­rière, par la Bel­gique (78).

Une séance de tir aux buts

De­puis, rien. Pour­tant, dans cer­tains pays voi­sins, le nombre (ré­cent) de jours de grèves est très simple à ob­te­nir. En Al­le­magne, il suf­fit de se rendre sur le site de l’Agence fé­dé­rale pour l’em­ploi (Bun­de­sa­gen­tur für Ar­beit) qui cen­tra­lise le nombre de pré­avis de grève re­cen­sés par chaque en­tre­prise de plus de 10 sa­la­riés. En deux clics, vous ap­pren­drez que les Al­le­mands en ont connu 1384 en 2013. Même chose en Es­pagne, le site du Medef es­pa­gnol (CEOE) pu­blie (sû­re­ment de ma­nière certes tron­quée mais au moins ré­gu­lière, ndlr) le nombre de grèves entre jan­vier et avril 2014 : 389.

Au­jour­d’hui en France, pour ar­ri­ver à sa­voir si vos com­pa­triotes font plus la grève qu’avant, vous aurez le temps de tra­ver­ser le pays en train trois fois en plein mou­ve­ment SNCF. Et au cas où vous vou­driez sa­voir si les Français en pro­fitent plus que leurs voi­sins, sou­ve­nez-vous que cela re­vient à pa­rier sur la vic­toire d’un pays avant une séance de tir aux buts.