FORUM «TRADUIRE L’EUROPE»: LA TRADUCTION SOUS LA LOUPE (chap.2)

Article publié le 6 octobre 2014
Article publié le 6 octobre 2014

Cafébabel Bruxelles poursuit son tour des tables de discussion du Forum «Traduire l’Europe», l’événement organisé par la DGT à Bruxelles auquel ont participé divers acteurs du milieu de la traduction: professeurs universitaires, entreprises privées, fournisseurs de services de traduction, jeunes freelances, traducteurs et interprètes professionnels.

Après avoir pris connaissance des différentes opinions sur le multilinguisme et sur les droits d’auteur en traduction (cf. partie 1) on vous invite à écouter discrètement les réflexions des traducteurs professionnels sur les opportunités de travail dans le monde de la traduction et sur le prétendu manque de compétence des nouveaux diplômés.

LE SECTEUR DES LANGUES CRÉE DE L’EMPLOI

R. Martikonis, directeur général de la DGT, assure dans son discours d’ouverture au Forum de la Traduction que la branche de la traduction est en augmentation constante. La croissance prévue dans ce secteur est de 48 milliards de dollars d’ici 2018. «Il s’agit d’un secteur solide qui crée de l’emploi, si l’on considère l’élargissement des réseaux sociaux, la hausse des besoins en services de médiation linguistique et en localisation des sites web, les divers champs d’action des langues qui ne sont pas seulement ceux des textes législatifs et financiers, mais aussi des scripts, des sous-titres et des pages web», affirme-t-il.  C’est aux tours de P. Mairesse, directeur général de la DG Education, d’A. Laudi de la DG Emploi et de M. Laporta Grau, promoteur du Programme Marie Sklodowska-Curie de démontrer que le secteur des langues est source d’employabilité. Ils nous font découvrir l’existence de divers programmes dont tous les citoyens peuvent se servir aussi bien pour améliorer leurs compétences linguistiques et professionnelles que pour obtenir des financements  et monter des projets.

On retrouve dans le large éventail des possibilités présentées: le programme ERASMUS+ pour la mobilité à des fins d’apprentissage et d’échange de bonnes pratiques; les actions Marie Sklodowska-Curie mises à la disposition des chercheurs quel que soit leur âge, leur sexe ou leur nationalité; ESCO, une classification en format électronique disponible gratuitement qui permet d’identifier et de classer les compétences, les qualifications et les professions pertinentes sur le marché du travail européen.

PAS DE QUALITÉ DANS UN MARCHÉ BRADÉ

Parmi les moyens qui permettent d’augmenter la production de traductions, on retrouve aujourd’hui les outils d’aide à la traduction. La TAO (la traduction assistée par ordinateur, nda) prend de plus en plus d’importance, notamment dans les entreprises publiques et privées qui ont besoin de traduire beaucoup dans de brefs délais. K. Harris de l’Association GALA et M. Trombetti, PDG de translated.net, conviennent qu’il faut «perfectionner au maximum les outils terminologiques, les mémoires de traduction en améliorant la qualité des performances et des résultats afin que les traducteurs puissent plus se concentrer sur le post-editing». Cependant, il y aurait beaucoup à redire sur la qualité des traductions: si on lit les appels d’offre et les demandes de service de traduction, on a l’impression de se trouver sur un marché en solde, où les freelances bradent souvent leur travail au prix le plus bas pour s’insérer sur le marché, jouant le jeu des entreprises qui obtiennent ainsi un service de basse qualité à moindre coût, rendu dans l’urgence.

«Une fois, un gestionnaire de projets m’a demandé de traduire pour lui un document très long en deux heures, prétendant que la traduction pouvait se faire à raison de cinq pages par minute», nous raconte C. Paterniti, 29 ans, traductrice audiovisuelle à Londres. D’après elle, «le travail du traducteur est encore plus précaire qu’avant, on reste bloqué au premier stade, celui du freelance qui se contente de peu d’argent pourvu qu’il puisse travailler. Le problème est aussi la baisse des normes de qualité: les clients n’ont aucun intérêt à avoir une traduction de qualité, ce qui compte pour eux c’est d’obtenir un produit fini le plus vite possible. Il me semble évident que peu de personnes comprennent réellement la vraie valeur du travail du traducteur».  

MANQUE DE COMPÉTENCE DES JEUNES DIPLÔMÉS : À QUI LA FAUTE?

Les intervenants se sont également concentrés sur le problème important qui affecte les jeunes diplômés : le manque de compétence au moment de l’entrée sur le marché du travail, selon une étude McKinseyF. Bajon de l’Association ELIA qui représente et promeut les intérêts du secteur des langues, remarque que le manque de qualification concerne aussi bien les nouveaux traducteurs que les interprètes. Ceux-ci n’auraient pas une maîtrise parfaite de leur langue maternelle et ne sauraient employer correctement les outils de traduction. D’autres ne sont spécialisés dans aucun domaine requérant un langage technique ou spécifique, et ont des connaissances trop génériques.

«C’est en partie vrai en ce qui concerne le manque de maîtrise de la langue maternelle», explique S. Catania, jeune germaniste et traducteur freelance. Il ajoute que «les universités devraient donner plus de place aux cours de stylistique et à la pratique de la langue écrite: n’oublions pas que traduire ce n’est pas passer automatiquement d’un code linguistique à l’autre, mais c’est savoir transmettre des messages, c’est communiquer». Et sur la question du manque de compétence et de spécialisation? «Les universités de traduction offrent une vaste gamme de spécialisations, mais pour se spécialiser de manière approfondie il faut vraiment une expérience directe, une expérience, disons, de terrain» répond-il. C. Paterniti, traductrice audiovisuelle à Londres, définit le problème comme «celui du poisson qui se mord la queue: pour travailler il faut de l’expérience, mais pour avoir de l’expérience il faut commencer à travailler!».

C’est au tour d’A. Bucea et de M. Sevener Canals de s’exprimer. Les deux ont gagné le prix "EMT Star Video Contest" et viennent de conclure leurs études à Madrid en "Communication interculturelle, traduction et interprétation dans le service public". Ils défendent les jeunes en essayant de relativiser le problème: «Le manque de compétence est-il la conséquence de l’inadéquation des enseignements universitaires? Les divers cours proposés aux étudiants sont-ils aptes à satisfaire les exigences du marché du travail et donnent-ils les compétences nécessaires qui sont requises par les entreprises?». Grâce à cette brève intervention, d’autres questions s’ouvrent par effet domino: souvent les entreprises se plaignent du manque de qualification des jeunes diplômés. Mais combien d’entreprises sont-elles disposées à accueillir des stagiaires, à les rémunérer et à les suivre patiemment dans leur formation, sans les livrer au -désormais couramment pratiqué- learning by doing qui se révèle souvent être un learning by yourself ? Et que dire, alors, de la prédominance de l’approche holistique, tellement demandée dans le marché du travail, mais qui parfois empêche les jeunes de se concentrer dans un secteur spécifique?

Qui sait si, lors du prochain Forum de la Traduction qui aura lieu en octobre 2015, ces sujets seront dûment traités, et si les jeunes diplômés, stagiaires et freelances prendront la parole avec plus de détermination et de manière plus incisive.