Former les jeunes au cinéma, le gros plan de la Bulgarie

Article publié le 17 juin 2015

Avec une faible fréquentation des salles, une omniprésence des blockbusters américains et une politique culturelle bancale, le cinéma bulgare peine à se faire une place de choix dans l’industrie mondiale. Pourtant, une nouvelle génération de cinéastes tente d'apporter du dynamisme à la création. Grand angle.

Envie de se faire une toile à Sofia ? La tâche n’est pas simple. Alors oui, les grands multiplexes proposent les dernières grosses productions en vogue. Mais si l’on a envie de voir autre chose que ce que le marketing nous dicte, c’est difficile. Ioana habite la capitale de la Bulgarie et a travaillé dans le secteur du cinéma pendant plusieurs années. « La plupart des salles indépendantes ont fermé leurs portes. Lorsque je veux voir un film, je dois parfois acheter deux places pour être sûre qu’il soit projeté », déplore-t-elle. Au-delà de la distribution qui laisse peu de place aux films bulgares, c’est le manque d’éducation des jeunes au cinéma qui explique les sièges vides dans les salles. Et on ne parle ici que de Sofia. Dans le reste du pays, il est quasi impossible de se faire une soirée ciné « alternative ».

La dure transition post-communiste

On aurait pu croire que la chute du communisme aurait excité la créativité des artistes. Mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Elena, productrice, explique que « pendant l’ère communiste, il y avait un très bon cinéma, mais ensuite l’industrie cinématographique s’est effondrée et aucun film n’a été produit pendant des années. Certains films sont apparus au cours des années 90, mais étaient très mauvais, et ont engendré des opinions négatives sur le cinéma bulgare. Aujourd’hui c’est difficile à changer. »

Pourtant, une nouvelle génération de cinéastes semble apporter un nouveau souffle. À Sofia, il n’y a pas moins de quatre universités de cinéma, mais les enseignements sont critiquables. Ioana, qui a étudié pendant deux ans en Bulgarie et en France, explique que dans son pays natal « de plus en plus de cours sont basés sur l’étude de grosses productions américaines. Certains étudiants ont du mal à comprendre des films européens, et encore moins bulgares. On ne leur apprend pas comment fonctionne l’industrie cinématographique et il manque des enseignements pratiques. Donc en sortant de l’université, les jeunes réalisateurs ne savent pas comment financer un film, et ne connaissent pas les mécanismes de la distribution. Donc même ceux qui ont pu faire un film par leurs propres moyens ne sont pas capables de le diffuser ».

« Le cinéma, c'est aussi une économie »

Ralitsa, d’origine bulgare, habite à Paris depuis huit ans. Bien consciente de la situation du cinéma dans son pays, elle crée en 2014, avec deux autres françaises, Camille et LénaLes rencontres du jeune cinéma européen. Pendant quatre jours à Sofia en septembre ont été diffusés 18 films européens. « Une bouffée d’oxygène », comme l’explique Ioana, qui a rejoint l’équipe cette année. Au programme s’ajoutent des masterclasses pour les jeunes professionnels sur les financements et la coproduction européens, un atelier sur l’art du pitch, et des activités avec des lycéens pour initier les jeunes au décryptage du langage cinématographique. Pour Ralitsa, le constat est sans appel : il n’y a pas de politique culturelle en Bulgarie.

« Il n’y a pas vraiment de ligne de conduite. Celle-ci commence à peine à se dessiner, avec beaucoup de retard. En ce qui concerne la culture, l’État dispose de moyens très limités qui sont parfois distribués de manière obscure. C’est sûr qu’il est toujours possible de faire un film avec très peu de moyens, et c’est une pratique courante, mais je suis contre le fait de travailler gratuitement. Le cinéma n’est pas seulement un art, c’est aussi une économie. Et on ne peut pas se plaindre que les jeunes n’aillent pas au cinéma si l’on ne renforce pas l’éducation, les pratiques intéressantes pour eux. En France, il y a une vraie politique. Et les salles sont pleines. »

À Paris justement s’est déroulée la deuxième partie du festival, Les Journées du cinéma bulgare, trois jours au cours desquels les français ont pu se familiariser avec la culture et la cinématographie bulgares, et ses nouveaux cinéastes prometteurs.

L’avenir du cinéma bulgare du côté de l’Europe ?  

À défaut de compter sur le support de leurs institutions, les cinéastes bulgares peuvent se tourner du côté de la coproduction européenne. En 2012, le film The Island, coproduction bulgare et suédoise, dont l’affiche est tenue par Laetitia Casta, a été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. Du côté de l’Union européenne, le programme Europe Creative soutient financièrement la création, la formation et la distribution d’œuvres (818,7 millions d’euros pour la période 2014-2020). Il existe aussi un réseau européen indépendant qui réunit depuis 2001 des associations, étudiants, jeunes professionnels, le NISI MASA – European Network of Young Cinema.

Bande-annonce de 'The Island' de Kamen Kalev (2011)

Que ce soit à l’échelle européenne, ou d’un quartier, le cinéma serait avant tout une affaire de partage. Comme l’explique Ralitsa : « Pour moi, voir un film c’est dans une salle, pas chez moi sur une télévision ou un ordinateur. Et c’est ensuite en parler, rencontrer des réalisateurs, des acteurs… » Rendez-vous donc à Sofia en octobre et à Paris en novembre pour en prendre plein les yeux… et en parler à la sortie.

Cet article a été publié sur le site d'Europe next door, un projet pour un tour d'Europe à la rencontre des jeunes européens dans 28 pays différents.