Football européen: le temps de l’élargissement ?

Article publié le 21 mai 2008
Article publié le 21 mai 2008
Un soir au stade Loujniki. Avant le coup d’envoi, une finale déjà historique Par Jean-Baptiste Mathieu Ce soir la finale de la Ligue des champions se jouera au Stade Loujniki à Moscou.
Si pour la plupart des amateurs du football européen cette finale fait d’ores et déjà l’événement, car elle constitue la première opposition à ce niveau entre deux clubs anglais, Chelsea FC et Manchester United FC, la dimension historique de cette rencontre se situe aussi ailleurs. Pour la première fois, l’ultime rendez-vous de la plus importante compétition entre clubs européens se déroulera dans un pays de l’Europe de l’Est. En effet jamais une finale de la Coupe des clubs champions européens ni de la Ligue des champions ne s’est déroulée plus à l’est que Vienne à l’exception de Belgrade en 1973 (1).

Dans une compétition où les clubs italiens, anglais et espagnols monopolisent l’attention, l’absence systématique depuis quelques années des pays de l’Est dans le dernier carré de la compétition, excepté lors de la saison 1998-1999, est devenue une habitude pour les supporters européens. L’image du football est-européen a été entachée par plus de quinze ans de disette. Dans un milieu où seul le vainqueur entre dans l’histoire, l’Europe de l’Est est lentement tombée dans l’oubli. Pourtant les pays de l’Est ont écrit la légende de la coupe des clubs champions européens. Souvenons-nous par exemple du quart de final retour opposant Saint-Etienne au Dynamo de Kiev le 17 mars 1976. Battus à Kiev 2-0, les Verts remonteront leur retard dans le temps réglementaire avant que dans les prolongations Dominique Rocheteau, blessé au mollet, n'offre la qualification aux stéphanois à la 112ème minute.

En fait, la montée en puissance des clubs situés de l’autre coté du rideau de fer va se faire entre les années 60 et 90. Dès sa première édition en 1955, deux clubs de l’Est répondent positivement à l’initiative du journal L’Equipe (2), il s’agit du Gwardia Varsovie et du Voros Lobogo. Les premières années sont difficiles. C’est le temps de l’hégémonie du Real Madrid, des finales jouées devant plus de 100 000 spectateurs, aucun club de l’Europe de l’Est ne dépasse les quarts de finale. Il faut attendre la saison 1964-1965 pour voir le club Hongrois du Gyor Eto FC se hisser jusqu’en demi-finale. Dès lors la machine est lancée. Les saisons 1966-1967, 1968-1969, 1969-1970 voient successivement FK CSKA Sofia, Marila Pribram, le Spartak Tinava, Legia Varsovie atteindre le dernier carré. Au cours de la décennie suivante, Ujpest FC et le Dynamo Kiev seront demi-finalistes à leur tour.

L’âge d’or sera pour les années 80. Excepté lors des saisons 1980-1981,1984-1985 et 1989-1990 les pays de l’Est sont systématiquement présents en demi-finale, avec pour apothéose la finale de 1986 au stade Sanchez Pizjuan de Séville. Un an après le drame du Heysel, les clubs anglais sont bannis de toutes les compétitions européennes. Le FC Barcelone est favori pour succéder à la Juventus face au Steaua Bucarest. Mais après 120 minutes sans but, le portier roumain Helmuth Duckadam arrête les cinq tirs aux buts barcelonais. Marius Lacatus et Gavril Balint ne perdront pas eux leur adresse devant le but catalan. La coupe aux grandes oreilles est roumaine. Les joueurs de Bucarest se retrouveront à nouveau en finale lors de la saison 1988-1989 à Barcelone au Camp Nou face au Milan AC. Les Rossoneri feront sauter le verrou roumain par deux doublés de Ruud Gullit et de Marco Van Basten. La finale se conclut sur le score sans appel de 4-0. À la fin des années 80 le Steaua Bucarest est parvenu trois fois en demi-finale, le Dinamo Bucarest, le FK CSKA Sofia, le Widzew Lodz et le Dynamo Kiev une fois.

Les années 90 marquent alors un tournant. A l’exception de la saison 1998-1999, les demi-finales de la plus importante des compétitions européennes se déroulent sans représentant de l’Europe de l’Est depuis 1990-1991. Le Spartak Moscou échoua cette année-là aux portes de la finale face à l’Olympique de Marseille que tous les spécialistes considéraient alors comme la meilleure équipe d’Europe. Les Olympiens éliminent le Spartak mais s’inclineront à Bari aux tirs au but en finale face à l’Etoile rouge de Belgrade.

En 1993, la compétition change de formule. En devenant la Ligue des champions, la coupe des clubs champions européens va reléguer au rôle de faire valoir les représentants des pays de l’Est. La suppression des matchs à élimination directe du début à la fin de la compétition remplacée par un système de match de poules et la multiplication des tours préliminaires pour les pays classés au delà des premiers rangs du classement de l’UEFA, compliquent l’accès des clubs de l’Europe de l’est au sommet de la compétition. Aujourd’hui, seul le premier du championnat russe est assuré de jouer la phase finale de la Ligue des champions. Les autres représentants des pays de l’Est doivent passer par un, deux, voir trois tours préliminaires où ils s’éliminent entre eux avant d’affronter le troisième des meilleurs championnats européens. Entre 1991 et 2008 un club parviendra jusqu’en demi finale. Le Dynamo de Kiev, emmené par Andrei Chevchenko, est éliminé par le Bayern de Munich qui perdra dans les arrêts de jeu une finale qui lui tendait les bras, lors d’une folle nuit barcelonaise face à Manchester United.

Aujourd’hui deux solutions existent pour voir un rééquilibrage du football européen. La transformation d’un ou deux clubs en écuries européennes comparables à Chelsea. C’est ce vers quoi semble pencher le foot russe et son principal représentant, aujourd’hui récent vainqueur de la coupe de l’UEFA : le Zénith Saint Pétersbourg. Une réforme de La ligue des champions revoyant les modes d’entrée en compétition des champions issus de pays classés au-delà du 9ème rang du classement UEFA. Un projet compliqué à réaliser, mais que Michel Platini, président de l’UEFA, s’attelle à faire avancer.

En attendant, l’organisation en Europe de l’Est de finales des coupes européennes, ou de la phase finale du Championnat d’Europe des nations (comme en 2012 en Pologne et Ukraine) sont déjà des bonne occasions pour se rappeler qu’à l’est de Vienne on aime aussi le football. En rentrant sur le terrain du stade Loujniki ce soir, Didier Drogba Cristiano Ronaldo et tous les autres auront déjà fait un geste historique.

(1) Cependant, l’histoire comme le style du football des Balkans ne sont pas les mêmes qu’en Russie, Pologne, Hongrie, Ukraine ou Roumanie. Aussi, il est important de ne pas faire l’amalgame communément admis entre les pays issus ou voisins de l’ex-Yougoslavie et les pays de l’Europe de l’Est. (2) Le quotidien sportif français est à l’origine de l’organisation de la première édition de la coupe des clubs champions européens.

(Crédit photo: flickr/lordah)