FOODSHARING : Sauver mon repas de la poubelle

Article publié le 30 août 2014
Article publié le 30 août 2014

À quoi ressemblerait un monde dans lequel la bouffe ne serait plus jetée ? Raphael Fellmer a eu l’idée de sauver la nourriture que des entreprises éliminent juste avant la date de péremption ou en fin de journée. Avec l’aide de la plateforme en ligne Foodsharing, ce sont déjà des milliers de kilos de repas en Allemagne qui ont été sauvés de la poubelle.

Cafébabel : Peux-tu nous décrire l’idée qui se cache derrière Foodsharing ?

Raphael Fellmer: Que ce soit des gens qui partent en vacances en ayant trop de pommes dans leur jardin et qui ne savent pas quoi en faire, ou qu’il s’agisse de végétariens ayant encore de la viande chez eux, c’est là qu’il faut devenir Foodsharer. Ou encore, vous avez eu un gros gâteau pour votre anniversaire et vous n’arrivez pas à le terminer. Bref, s’il y a des restes, surtout chez les particuliers, on peut tout simplement les mettre en ligne. Ensuite, il est possible de demander à les prendre.

Raphael Fellmer parle de Foodsharing sur la Westdeutscher Rundfunk (WDR)

CB : Et après, comment cela se passe ?

RF : En fait, les gens conviennent d’un lieu de rendez-vous. En général, celui-ci s’organise au domicile des particuliers, mais il arrive aussi que des gens veuillent rester anonymes ou qui, par manque de confiance, ne souhaitent pas inviter d’autres personnes chez eux. On peut également se retrouver à une station de métro, à l’université ou à l’un des nombreux Fair-Teiler. Un Fair-Teiler, c’est comme une boîte à livres mais pour les denrées alimentaires. Ici, chaque personne peut juste déposer quelque chose ou repartir avec quelque chose sans qu’il y ait un contact direct entre les gens. Les courses alimentaires se font plus simplement et sans l’aide d’un ordinateur. Désormais, on compte plus de 100 Fair-Teiler : dans les universités, les magasins gratuits, les jardins publics, les fermes ou les institutions sociales.

CB : Qui donne de la nourriture ?

RF : Des particuliers, mais aussi des commerçants, des producteurs, des boulangers, des cantines, des restaurants et des agriculteurs. En fait, toutes les personnes impliquées dans le circuit alimentaire. Elles donnent les denrées alimentaires qu’il leur reste. Les banques alimentaires et les organisations associées sauvent de la nourriture depuis déjà vingt ans. Le fonctionnement est le même que pour Foodsharing, mais les Foodsharer s’organisent à une échelle bien plus petite. Par exemple, lorsqu’un petit boulanger ou un marchand de légumes ne peut pas vendre son pain dans le coin, cela ne vaut pas la peine pour la banque alimentaire de faire le déplacement.

CB : Certains supermarchés se sentent-ils déjà menacés par ce concept ?

RF : Il n’existe pas véritablement de coopération avec les grandes chaînes de supermarchés au niveau national, mais des coopérations régionales se sont déjà développées. Étant donné que le gaspillage alimentaire est actuellement de 50 %, notre action ne compte que pour une goutte d’eau dans l’océan. Pour certains, nous nous occupons simplement de la gestion des déchets. Mais pour la plupart des entreprises avec lesquelles nous collaborons, les denrées alimentaires sont au cœur de leur activité. Grâce à nous, elles ne réalisent pas de perte. Au contraire, elles font même de bons chiffres car elles n’ont besoin que de la moitié de leurs déchets bios et non recyclables. Nous nous déplaçons gratuitement et à des horaires flexibles. Outre le gain économique que cela représente pour les entreprises, elles ont également bonne conscience. Pour les chefs comme pour les employés, il est vraiment important de ne pas gaspiller de nourriture.

CB : Crois-tu que le concept de Foodsharing peut fonctionner partout ?

RF : Juridiquement, nous sommes relativement similaires à ce qui se fait dans l’UE. Nous avons élaboré un accord bien particulier. Chaque Foodsaver est responsable pour lui-même : en cas d’indigestion, on ne peut accuser l’entreprise ou l’association d'être coupable. C’est à toi de veiller à ce que la nourriture qui se trouve dans ton assiette puisse être consommée. En cas de doute, il vaut mieux la jeter. C’est pourquoi les Foodsharer doivent avoir le sens des responsabilités. Actuellement, nous sommes sur la voie de l’internationalisation de Foodsharing. Ainsi, il sera bientôt possible de sauver des denrées alimentaires partout.

Déchets et Foodsharing

CB : As-tu déjà eu un écho négatif ? Quelqu’un a-t-il déjà reçu de la nourriture avariée ?

RF : Officiellement, 10 000 paniers alimentaires ont déjà été partagés sur le site foodsharing.de. En réalité, ce chiffre est bien plus élevé. Les rares problèmes de digestion sont dus à une certaine négligence, ce qui aurait très bien pu se passer au restaurant d’à côté.

CB : Tu vis en ce moment sans gagner d’argent ou en donnant ce que tu gagnes. Quand as-tu cessé d’avoir de l’argent ?

RF : Tout a commencé en 2010 lorsque, en compagnie de deux amis, j’ai entrepris un tour du monde sans un centime en poche, simplement en faisant du stop. Pour moi, il ne s’agissait que d’une expérience. Je voulais savoir s'il était possible de se rendre de l’Europe au Mexique sans argent. Au cours de mon voyage, les choses sont devenues plus claires pour moi. Lors de la traversée de l’Atlantique, j'ai donc décidé que je vivrai aussi sans argent après mon voyage. Je ne voulais plus faire partie de la société capitaliste ni de la société de consommation. Pour moi, percevoir un revenu par le biais d’un emploi pour acheter des choses qui existent déjà plus ou moins n’avait plus de sens. Je préférais utiliser au mieux les ressources existantes et faire prendre conscience des possibilités qui nous entourent aujourd’hui. Notre rapport à notre logement, notre nourriture et nos possessions montre clairement que nous vivons dans une société faite d’excès et de gaspillage. Si nous n’entreprenons pas nous-même un changement, alors rien ne changera à l’avenir. 

CF : Est-ce que ton boycott vis-à-vis de l’argent te fait aussi renoncer à aller au cinéma, au théâtre ou voir des matches ?

RF : Je ne suis plus trop dans le divertissement. Lorsque l’on m’invite au restaurant, je ne viens pas non plus avec un petit pain que j’ai récupéré. En réalité, je préfère cuisiner moi-même et préparer les aliments que j’ai sauvés, au lieu de me faire servir. Pour ce qui est du cinéma, je n’y vais que de temps en temps. J’ai de quoi m’occuper, mais s’il me prend l’envie de regarder un film je peux aussi le faire chez moi. La musique, les bars et les boîtes de nuit, c’est terminé depuis longtemps. Je n’ai donc aucune impression de renoncement. J’ai la chance d’avoir fondé une famille et cela me comble !

Le 4e rassemblement Foodsharing aura lieu à Berlin du 12 au 14 septembre 2014. Plus d’informations ici .