Flo Morrissey : à fleur de l’âge

Article publié le 7 avril 2015
Article publié le 7 avril 2015

À 20 ans seulement, la jeune musicienne britannique se retrouve emportée par l’emballement des médias qui lui promettent déjà un rôle de jeune première. À son actif ? Un morceau et quelques reprises. Mais son premier album, qui sort dans un mois, pourrait bien tout remettre à plat et présenter à la face du monde la figure d’une fille aussi mature que torturée. Rencontre entre deux âges.

Il suffisait de peu. Il y a quatre mois, un morceau sans clip de la chanteuse britannique Flo Morrissey tendait la Toile pendant un moment. Intitulée « Pages of Gold », la chanson qui invoque le charme des sixties emportait même beaucoup de médias, français et anglo-saxons, dans l’emphase. Quand certains parlaient d’ « héritière de Joni Mitchell » d’autres comparaient déjà la trajectoire de la musicienne à celle de Lana Del Rey.

Rester (à) Flo

À 20 ans à peine, Flo Morrissey se retrouve donc propulsée dans le « Lana Del Game », ce jeu créé par l’époque où l’on aime traquer le nouveau buzz sur les réseaux sociaux. « Je peux comprendre, confie l’intéressée impeccablement assise sur le bord du fauteuil de son distributeur, à Paris. Je suppose que c’est parce que nous sommes deux filles qui aimons les trucs vintages. » Flo Morrissey vous dit cela en balayant l’air, comme si la vérité tombait devant nos yeux, sur cette veste d’apparat verte et brodée, cette chemise blanche à jabot ou la vingtaine de bracelets qui lui couvre l’avant-bras. La jeune britannique cultive beaucoup cette image d’hippie soignée qui l’a rapproche encore un peu plus de la posture que Lana Del Rey adoptait à ses débuts. Parcourir sur le Web la centaine de photos de la jeune britannique, c’est contempler une icône des seventies qui sort d’un pique-nique. « Mon look fait intimement partie de mon univers, j’en ai besoin pour m’exprimer », explique-t-elle, dans un autre battement de cils. 

Cela dit et même si l’émulation médiatique voudrait en faire la nouvelle diva d’Instagram, Flo ne partage pas vraiment le monde musical de la star américaine. « Je ne l’ai pratiquement jamais écouté », confie-t-elle en s’excusant. S’il fallait s’inspirer, on reviendrait plutôt 40 ans en arrière, en plein dans les années 70, à l’époque où les gens parvenaient à changer les cœurs avec des bouquets de fleurs. La jeune fille au visage poupon, constellé de tâche de rousseur, vous sourie longuement lorsque vous citez Tim Buckley, Karen Dalton ou Joni Mitchell comme modèles artistiques mais tient à préciser quelque chose : sa musique est « intemporelle ». Elle le répète à longueur d’interviews, « j’aime l’idée que ma musique laisse penser qu’il ne s’agit pas d’une fille de 20 ans qui chante ». Toujours aussi bien tenue, la jeune artiste est désormais obligée d’utiliser les mains et de faire carillonner ses bracelets pour expliquer ce que tout cela veut vraiment dire. « Je n’ai pas essayé de reproduire un album des années 70. Je voulais faire un disque que l’on peut écouter dans 10 ans sans savoir qu’il était inscrit dans une époque. En fait, je me sens un peu comme Billie Holiday, qui pensait qu’elle venait d’une autre époque. »

« Comme une vieille grand mère »

Il n’en faudra pas plus pour imaginer Flo Morrissey à la marge de sa génération, cherchant à vivre à rebours de son temps. « J’ai toujours ressenti que je ne faisais pas mon âge, assume-t-elle. Je n’aime pas l’expression "old soul" mais je dois accepter que c’est vrai. » La nostalgie est d’ailleurs le sentiment général qui parcourt le premier album de la chanteuse londonienne ironiquement intitulé Tomorrow will be beautiful. Son premier single, « Pages of Gold », est une chanson très impudique qui souffle les expressions les plus torturées de l’adolescence. « J’étais plutôt solitaire dans le sens où je ne partageais pas les délires des gens de ma génération. Je n’allais jamais en soirée par exemple, quitte à vivre comme une vieille grand-mère. Il y a toujours une partie de moi qui cherche à trouver l’équilibre entre profiter de ma jeunesse et laisser mon désir d’ailleurs s’accroître. »

Flo Morrissey - « Pages of Gold »

En cherchant l’équilibre, Flo Morrissey danse en réalité sur un paradoxe. Celui d’une jeune musicienne de 20 ans autant absorbée par un passé soyeux que par les nouvelles technologies. Celui d’une ado qui chante la solitude et l’égarement au sein d’une famille de 9 enfants. Alors qu’elle a 14 ans, Flo compose dans sa chambre sa première chanson. « J’étais tellement excitée que j’ai couru rejoindre ma meilleure amie pour lui chanter », raconte-t-elle. C’est l’époque où les artistes sévissent encore sur MySpace. Depuis sa chambre et sous le pseudo de 9mary, elle poste essentiellement des reprises dont une chorale religieuse de John Rutter, « Lord Bless You And Keep You ». « La musique n’est pas une idée fixe selon laquelle tu dois faire tout tout seul, précise-t-elle. Dans les années 60, 70, 80, les artistes chantaient les chansons des autres et c’était très naturel de le faire. » Il n’empêche, à 15 ans, 9mary redevient Flo Morrissey et compose « If You Can't Love This All Goes Away », une chanson inspirée par son frère qui l’encourage à économiser quelques pennys pour s’acheter une caméra. Shooté par sa soeur à la Super 8, le clip attirera l’attention d’Aram Goldberg, son futur manager.

Une piscine et Devendra Banhart

« En fait, Aram a entendu parlé de moi grâce à un blog japonais pour lequel j’ai donné une des mes premières interviews. Il a vu la vidéo qu’on a tournée dans une piscine et m’a contactée pour que je vienne à Los Angeles. Il s’est présenté comme le manager de Devendra Banhart. Ça m’a tout de suite convaincue. Devendra, c’est mon artiste préféré depuis que j’ai 10 ans », dit-elle dans un sourire à peine voilé. Quelques mois après, elle retournera dans la ville des anges enregistrer son album pour mettre un point final à ses doutes existentiels et paver la fulgurante ascension qu’elle commençait tout juste à goûter. Tomorrow Will Be Beautiful sort le 15 juin 2015. Ce qui laissera suffisamment de temps aux chasseurs pour s’étonner sur l’apparente familiarité entre le grain du clip fait-maison de la jeune chanteuse et celui de « Vidéo Games », la vidéo qui a introduit Lana Del Rey au grand public. Qu’importe, Flo sera comme souvent dans la maison de campagne de ses parents avec ses frères et sœurs. « Près des siens », lâche-t-elle avant de s’effacer discrètement. Et sûrement très loin des conversations des gens de son âge.

Écouter : Tomorrow will be beautiful de Flo Morrissey (sortie le 15 juin sur Glassnote Records)

Voir : Flo Morrissey à la Gaïté Lyrique le 12 mai (première partie de Tobias Jesso Jr)