Fin du monde : la jeunesse sans queue ni tête

Article publié le 19 décembre 2012
Article publié le 19 décembre 2012
Comme l’ensemble de la planète, je serais sûrement mort dans deux jours. Mais contrairement à bon nombre de futures dépouilles, c’est sûrement pour moins souffrir. Car je suis un peu déjà mort, à cause de toi, l’Europe.

Bonsoir l’Europe. Si je peux t’écrire aujourd’hui, c’est grâce à l’énergie rassemblée de tous les jeunes européens. Un peu comme Sangoku quand il faisait son genkidama avec celle de tous les habitants de la planète pour tuer Cell, Freezer ou Picolo. Je te dis ça parce que ces temps-ci je n’étais pas trop en mesure d’écrire. Pas trop en mesure de rien, en fait.

Sous les pavés, la charge

Vois-tu l’Europe. Je suis mal en point. Pas que je me sente comme une bamba triste, ça c’est le lot de tout un chacun qui se laisse décéder. Non, je me sens plutôt comme le chevalier noir dans Sacré Graal ! des Monty Python : désarmé et démembré. Je me suis bien battu pourtant pour ne pas laisser certains trucs passer.

Souviens-toi, le printemps dernier. Pas celui-là, celui de 2011. J’étais super équipé. Avec mes copains, on a écumé les places d’Europe afin de manifester contre l’austérité. « Les Indignés » qu’on nous appelait dans les médias qui surfaient tranquille sur la vague d’indignation à renforts de Twitter Trend. Ça a duré, et vas-y que je te reprenais du slogan libertaire, et vas-y que je t’envoyai de l’éditorial de gauche. Toi, tu flippais dans ton coin. On faisait trembler tes belles racines pendant que Standard&Poor’s - les contrôleurs du risque - faisait tomber tes feuilles à grands coups de rabot sur le triple A. Du coup, tu t’es vengée comme une marâtre avec des charges répétées sur des femmes et des adolescents. Tu nous a coupé les jambes, il nous restait les bras.

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Le mouvement des Indignés s’essouffle et l’engouement des jeunes à compter sur leurs ainés prend un coup de l’aile. Premier signe du désenchantement en France, un sondage paraît dans Le Monde daté du 23 novembre 2011, 63% des Français pensent que le jeune est égoïste et 53% estiment qu’il est paresseux. Fracture générationnelle ou pas, un mot est de plus en plus présent sur les réseaux sociaux : celui de génération Y. La débrouille et la galère en bandoulière, toute une frange de la population européenne se voit affublée de l’avant-dernière lettre de l’alphabet. Pourtant, aux différents endroits de l’Europe les générations n’ont parfois rien à voir. Quand on parle effectivement de génération Y en Pologne, on parle de geeks, d’e-democratie et de personnes piquée à l’Internet. Lorsqu’on parle de génération P en Russie, on fait plutôt référence à d’ex-enfants soviet’ qui se retrouvent brillants créateurs de slogans publicitaires pour du Sprite, des clopes ou des Tic-Tac.

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Pas de bras, pas de chocolat

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Je dois bien avouer que pendant un temps, le jeune européen bénéficiait d’une certaine attention. Si on ne pouvait plus fouler le pavé - faute de jambes - on pouvait toujours s’organiser en cul-de-jatte 2.0 pour amorcer une pseudo-révolution. C’est Isola dei cassaintegrati en Italie, Tres salidas en Espagne, Pôle Pote Emploi en France … Certains de tes paladins élus au suffrage universel ou pas, n’ont d’ailleurs pas hésité à récompenser l’élan de créativité. Pendant la campagne présidentielle en France, le futur président de la République entend « réenchanter le rêve français ». Pas mal. Mieux, François Hollande balance qu’il veut faire de « la jeunesse, la grande cause de son quinquennat ». Quelque mois plus tard, le jeune français reçoit en pleine tronche des nouvelles mesures qui vise à favoriser l’emploi-jeune: « emplois d’avenir », « contrat de génération »… Génial ! Oui si on veut travailler pour 650 euros en aidant un vieux à envoyer des mails en copie cachée ou pour 450 euros en stage dans une agence de pub ultra-branchée après avoir été recruté à l’issue d’une partie de poker.

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Il faut le dire l’Europe. Niveau jeunesse, t’as mis le paquet sur les pays où les dirigeants ont le charisme d’un frigo vide. Après la France, l’Italie de Monti a bien compris que ce n’est pas le bambino qui va enlever des chiffres à la dette publique. On préfère faire de la bonne confiture dans les vieux pots : Berlusconi tout ça…Quoi qu’il en soit, une jeune italienne s’en émeut dans une lettre adressée à la ministre du Travail. Une page de texte pour expliquer qu’être serveuse dans un bar et se faire refouler par les tenanciers de kebabs, ce n’est peut-être pas normal quand on parle 3 langues et que l’on sort d’un stage à l’ONU. Réponse de la ministre ? « T’es choosy ». Comprendre : tu fais la fine-bouche, trop exigeante quand on te propose du boulot. Tu comprends bien que là, l’Europe, les bras m’en sont tombés.

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Tu saisis donc mieux pourquoi j’ai eu du mal à t’écrire, sans bras ni jambes, avec un stylo dans la bouche. Même le torse bombé j’ai renoncé à m’inscrire au concours de l’Unemployee of the year organisé par Benetton. Je n’avais pas la gueule de l’emploi m’a-t-on-dit. Va-t’en savoir pourquoi. Avant de mourir.

Photos : Une (cc) jomme/flickr ; Texte : captaintim/flickr - Vidéo (cc) flyingwebsite/YouTube