Femmes et journalistes en Allemagne : sortons des quotas

Article publié le 7 mars 2012
Article publié le 7 mars 2012
Un projet soutenu par certains journalistes propose d’instaurer un quota de femmes dans les médias allemands : 30% des postes de direction devraient dans cinq ans être occupés par des femmes. Irréalisable ?

Dans une logique de quotas, je serais une candidate parfaite : jeune, de sexe féminin, immigrante et issue d’une minorité religieuse. Dans mon métier, le journalisme, aucune de ces quatre catégories n’est suffisamment représentée. Avec un peu de volonté politique je pourrais vraisemblablement avoir n’importe quel boulot. Si, je dis bien si, il y avait un quota.

Plus de 300 journalistes, en majorité des femmes, ont récemment lancé un appel aux rédactions du pays. Elles prônent un quota obligatoire – pour elles-mêmes. Au moins 30% des postes de dirigeants dans le journalisme devraient être attribuées à des femmes. De grandes figures féminines du journalisme soutiennent ce projet. « Il est temps de changer les choses », écrivent-elles. Et de demander à leur chef : « C’est faisable ? »

Dorothy Bronson, reporter pour le Chicago Daily News.Quiconque a déjà assisté aux réunions d’un grand journal sait pourquoi les journalistes femmes veulent compter davantage dans la profession. Le cercle restreint des rédacteurs-en-chef se recrute presque exclusivement chez les hommes. Seulement 2% des 360 rédacteurs-en-chef que compte l’Allemagne sont des femmes. Et parmi les 12 directeurs de radios publiques on ne compte que 3 femmes. Même les femmes chefs de département restent aujourd’hui encore une rareté. Il y a bien plus de femmes qui ont un travail de nègre – le boss est souvent un homme. Une participation accrue des femmes changerait cela, sans nul doute. Mais à quel prix ?

Un quota suggère que l’aide du nombre est nécessaire. Qu’un groupe n’est pas assez bon et ne peut y arriver sans l’aide des statistiques. Voilà qui ne ressemble guère à l’égalité des droits. On dirait plutôt de la pitié. Cela stigmatise les femmes comme une espèce menacée, qui doit être aidée pour accéder aux postes à responsabilité – et n’oublions pas leurs jeunes collègues. En effet, de même que les hommes soutiennent aujourd’hui les hommes, les femmes aussi se soucieraient de leur succession. Mais est-ce vraiment nécessaire ?

Bien sûr qu’il reste encore beaucoup d’inégalités. Les journalistes femmes sont souvent moins bien payées que leurs homologues masculins. On leur confie généralement moins de choses. Elles doivent d’abord faire leurs preuves. Mais l’instauration d’un quota n’enrayera pas ce mécanisme. Elle créera de la méfiance, une jubilation malsaine : « Elle n’est là que parce qu’il y a un quota. » Pour certaines femmes, c’est vrai : mieux vaut être une chef mise en cause que de ne jamais pouvoir viser les hauts postes. Je ne fais pas partie d’entre elles.

Ce que je veux dire, c’est que l’on n’a peut-être pas besoin de ces quotas. Plus de 50% des nouveaux embauchés sont des femmes. Ce phénomène est relativement récent : à la fin des années 70 elles ne représentaient qu’un cinquième. Les femmes constituent la majorité dans les écoles de journalisme et dans les cursus correspondants des universités. Ce sont les premiers pas en direction des médias. C’est juste que, pour le moment, nous ne sommes pas arrivées au bout. On ne change pas de chef de département tous les ans et la nouvelle garde n’y a pas encore accédé. Cela va changer. Peut-être pas dans les cinq ans à venir, mais dans les dix ans. Alors il faudra compter sur nous pour les postes de directions. Non pas parce que nous femmes sommes des immigrantes ou une minorité, mais parce que nous serons la majorité. Et ce, sans la miséricorde des quotas.

Photos : (cc)Morning theft/flickr; im Text: (cc)John McNab/flickr