Féminisme et grammaire tchèque : et maintenant « ová » où ?

Article publié le 24 septembre 2012
Article publié le 24 septembre 2012
Une des caractéristiques les plus marquantes de la langue tchèque est mise à l’épreuve : la terminaison en –ová des noms féminins. Puisque celle-ci induit fortement une appartenance au mari, beaucoup ne la considèrent plus comme d’actualité. Le débat se trouve maintenant transposé sur le plan politique avec la bataille pour les élections présidentielles.

Angela Merkelová et Steffi Grafová vont avoir des ennuis lors de la première élection présidentielle directe en République tchèque en 2013 : le candidat du parti de la coalition conservative ODS, Přemysl Sobotka se prononce fortement en faveur de l’abolition de la terminaison féminine en –ová lors de la campagne. Cette terminaison est automatiquement ajoutée à tous les noms féminins en tchèque et d’usage également aux noms étrangers.

Sobotka est jusqu'à présent connu surtout pour ses positions anti-communistes et sa tendance à réécrire l’Histoire. Il vise désormais une nouvelle cible électorale : un quart de la population ayant le droit de vote est après tout en faveur de l’abolition de la terminaison.

Lucie Gross fait partie de ce quart. Avant d’épouser un Allemand, cette Tchèque de 33 ans n’avait jamais pensé que cela pourrait lui poser un problème. « Mon mari allemand n’a pas compris que mon nom doive sonner différemment du sien après le mariage, quand bien même j’ai pris son nom », dit la juriste. Les femmes doivent ajouter la terminaison –ová à leur nom d’après la loi tchèque – c’est pourquoi elle s’appelle Grossová.

« Je connais beaucoup de couples tchèques qui ne sont pas reconnus comme des familles par les autorités allemandes à cause des terminaisons différentes à leur nom », dit Lucie Gross. Elle a donc fait usage d’une exception à la loi : elle a renoncé au –ová a la fin de son nom et s’appelle Gross, comme son mari. Cela est possible en République tchèque depuis 10 ans et uniquement lorsqu’on épouse un étranger.

Ce qui est normal en Allemagne lui réserve quelques problèmes dans son pays. « Les interlocuteurs sont confus, ils pensent que je suis un homme », dit-elle. Elle s’annonce donc au téléphone comme « Grossová ». L’avocate réfléchit également à reconsidérer la coutume et a écrire son nom avec –ová sur ses cartes de visite.

L’émancipati-ová

Beaucoup de femmes tchèques sont gênées par cette tradition. Et pas uniquement pour des raisons pratiques, mais aussi pour des raisons d’émancipation, puisque la terminaison féminine dénote une appartenance à un homme : tout d’abord à son père, et ensuite à son mari.

La politique a élevé le –ová tchèque au rang de thèmes de campagne. Le conservateur Sobotka n’a que faire des arguments de l’émancipation : « en tant que fan de sport je trouve cela bizarre quand j’entends parler de Serena Williamsová à la télévision. » Si cela ne tenait qu’à lui, les femmes devraient pouvoir se prononcer librement en faveur ou non de la terminaison à l’avenir.

Deux tiers des Tchèques sont tout de même pour le maintien de la tradition. Une des raisons à cela est la grammaire : « les Tchèques déclinent aussi les noms, au contraire des Allemands, et cela change la fin du nom. S’il n’y avait pas de terminaison, l’harmonie des phrases serait brisée et cela mènerait à des malentendus », déclare Pavel Štěpán de l’institut de la langue tchèque à Prague.

Sobotka n’est crédité que de 5% d’intentions de vote dans les sondages actuellement. Il reste donc loin derrière les grands favoris, Jan Fischer et Miloš Zeman, tous deux anciens premiers ministres.

Les protecteurs de la langue se battent de toute façon contre le temps : « beaucoup de traditions disparaissent. Il n’y a pas de raison pour que celle-ci soit maintenue », déclare Jana Valdrová, professeur d'allemand à l’université de Budweis dans le sud de la région de la Bohême. Angela Merkelová et Steffi Grafová retrouveraient aussi leurs vrais noms.

L’auteure de cet article, Bára Procházková, est membre du réseau de correspondants n-ost.

Photo : Une (cc)David Dittrich/flickr