Femen : reportage au saint des seins

Article publié le 4 avril 2013
Article publié le 4 avril 2013
Se réapproprier le corps féminin. Mettre à bas la domination masculine. Combattre la prostitution. Ce sont les combats des Femen, ces féministes déjantées venues d’Ukraine. Installées depuis peu à Paris, elles multiplient les actions seins nus aux quatre coins de l’Europe. Leur message ? Nous pouvons frapper où nous le voulons, quand nous le voulons.
Les féministes d’un nouveau genre nous ont ouvert les portes de leur quartier général le temps d’un entraînement. Reportage.

Les rues sont jonchées de déchets. Les égouts débordent, provoquant de petits torrents qui viennent mourir sur les baskets des vendeurs ambulants. Les visages sont noirs et basanés, le français est teinté de tout un éventail d’accents. Soudain, le Lavoir Moderne. Bienvenue au sein du QG des Femen, en plein Paris populaire, à Château rouge.

La porte du Lavoir Moderne nous annonce la couleur avec une affiche « théâtre occupé ». Les indignés ne sont jamais très loin. Une fois franchie, nous nous retrouvons face à face avec quelques journalistes français et belges. Tout comme nous, ils doivent attendre qu’Inna Schevchenko, à la tête des Femens, veuille bien nous laisser monter dans leur salle d’entraînement. Des cris résonnent: « pope no more », « in gay we trust » …

« Fuck me in Porsche Cayenne »

Elles sont toutes là, un petit sourire aux lèvres. Les connues et les inconnues. Les Ukrainiennes et les Françaises. « Moi, je suis tunisienne et musulmane », nous dit Meriam. Plusieurs d’entre elles participent aujourd’hui à leur premier entraînement. C’est notamment le cas de Meriam. L’œil de la caméra les inquiète autant que les micros. Elles s’habitueront vite. Aux murs, les pancartes qui accompagnent presque toutes leurs actions. L’une d’entre elles retient notre attention. Il est écrit dessus : « Woman is not an object. Fuck me in Porsche Cayenne ».

C’est Inna Schevchenko qui dirige les troupes. « Répétez après moi ! Poor because of you ! Poor because of you ! » Les anciennes crient à s’en déchirer les cordes vocales. Les nouvelles sont plus timorées. « Ne souriez jamais ! Écartez les jambes pour paraître agressives ! Vous devez leur faire peur ! » Julia, une Femen française présente dans la plupart des actions, fusille du regard celles qui ne respectent pas ces consignes. Elle hurle les slogans à quelques centimètres de leur visage. C’est Full Metal Jacket.

« Si tu t’étais retrouvée face à trois hommes de 85 kilos, ça n’aurait pas duré trois secondes »

C’est justement pour faire face à la violence que les Femens font des exercices qui couvrent leur visage de sueur. « À terre ! Faites dix pompes sans slogan et dix pompes avec slogan ! » Les filles s’exécutent. « Not a sex toy ! Not a sex toy ! » Plusieurs ne parviennent pas à garder le dos droit. Meriam la tunisienne semble avoir du mal à respirer. « Bon, les filles, on va vous montrer comment réagir face à la police », tonne Inna. « Vous devez retarder le plus possible l’arrestation, mais ne pas devenir violentes. Nous ne sommes pas là pour ça ! Quand ils vous attrapent, jetez-vous par terre ! Continuez à crier votre slogan. Vous pouvez jouer avec eux. Au Vatican, une d’entre nous a volé le képi d’un policier et l’a lancé plus loin. Cet idiot a tout abandonné pour le récupérer. C’est ce genre de choses que vous devez faire ! » Une des Femen est désignée par Inna. Elle s’avance en répétant inlassablement « basta Berlusconi ». Soudain, trois « sexactivistes » se jettent sur elle. La lutte est violente, les apprenties policières font tout pour faire taire la Femen. On la tire par les pieds, on lui fait une clef de bras, on la bâillonne. La Femen continue à réclamer le départ du play-boy de la politique italienne, embourbé dans ses « bunga bunga ». Malgré toute sa détermination, l’activiste est embarquée. Son coude est écorché et elle a perdu une lentille de contact.

« C’était bien », dit Inna. « Mais si tu t’étais retrouvée face à trois hommes de 85 kilos, ça n’aurait pas duré trois secondes. » Son regard croise le mien. J’ai peur de devoir jouer un CRS.

De la sueur, du sang et des femmes

Les raisons qui ont poussé ces jeunes femmes à rejoindre les rangs des Femen sont aussi diverses que leur parcours. Inna et Oksana sont révoltées par les rôles réservés aux femmes en Ukraine : prostitution, femmes juste bonnes à marier, etc. Une Française affirme avoir intégré le mouvement après avoir été renvoyée. Elle avait dénoncé son patron responsable de harcèlement sexuel.

« Personne n’est au courant de mon engagement . Ce serait une catastrophe pour ma famille et pour moi »

Quant à Meriam, c’est la situation en Tunisie qui la révolte. « Les hommes ne vous laissent jamais tranquilles. Tu demandes de l’aide à un policier et il essaye d’avoir ton numéro de téléphone. Les gynécologues sont comme ça aussi. Tu veux vivre seule ? Tout le monde te considèrera comme une pute ! Depuis la révolution, c’est pire encore » Il y a cinq ans, Meriam a fui la Tunisie suite à un traumatisme lié à son petit-ami. Depuis, elle vit en France où elle essaye de se reconstruire. « Je repense souvent à tout ce que j’ai laissé derrière moi. Mais on ne peut pas tout concilier. Ce que je suis devenue aujourd’hui n’est pas conciliable avec ce que je dois être là-bas. Hormis mon père, personne n’est au courant de mon engagement au sein des Femen. Ce serait une catastrophe pour ma famille et pour moi. »

Vous l’avez compris, des situations aussi injustes que violentes sont souvent à l’origine de l’engagement des Femen. Cependant, on peut se demander si elles aussi ne participent pas à la création du nouvel extrémisme, féministe et athée. Car si les Femen ne se sont pas rendues coupables de violence, elles n’hésitent pas à utiliser tout un vocable guerrier. « Nous faisons du terrorisme pacifique », lâche Julia. Tandis qu’une autre se roule une cigarette, un petit sourire en coin, elle termine : « Nous savons qu’ils peuvent nous tuer. Et alors ? La peur n’est pas une composante. Nous n’avons pas peur.»

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Photos : Une (cc) Ammar Abd Rabbo/flickr  Texte : © Adrien Koutny