Fausto Bertinotti au sujet de la Gauche arc-en-ciel: « C’est un risque et une chance en même temps »

Article publié le 19 mars 2008
Article publié le 19 mars 2008
Par Lena Morel Strasbourg, Parlement européen, 12 mars 2008 Lors de la création de la Gauche Arc-en-ciel les 8 et 9 décembre derniers à Rome, le Corriere della sera présentait la formation dans une phrase qui exprimait à elle seule la rupture attendue par ses composantes : « ce n’est pas un parti mais un ‘sujet unitaire’».

Dans l’histoire du paysage politique italien, on ne compte plus ni les partis, ni les cartels, ni les coalitions. Et voilà que le 12 mars dernier, Fausto Bertinotti*, président de la Chambre des députés italienne depuis 2006, vient présenter la formation Gauche Arc-en-ciel auprès de ses collègues et camarades du Parlement européen. Quatre partis se sont réunis autour de la nouvelle coalition politique qui se présentera aux élections législatives des 13 et 14 avril prochains: Rifondazione Comunista (Refondation communiste), I Verdi (Les Verts), Comunisti italini (Les communistes italiens) et Sinistra Democratica (Gauche démocratique). Fausto Bertinotti quant à lui briguera le poste de Premier Ministre lors de ces élections.

Fausto Bertinotti, lunettes en serre-tête, est installé nonchalamment dans son siège et machouille avec force distinction son cigare éteint. Il se sent chez lui entouré par les députés européens italiens qui soutiennent son projet : Claudio Fava (PSE, IT), Monica Frassoni (Verts/ALE, IT) et Umberto Guidoni (GUE/NGL , IT). Ils sont au total 12 députés à s’inscrire dans le projet de la Gauche Arc-en-ciel. L’occasion pour le Président de la Chambre des députés et ses collègues du Parlement européen d’envisager les enjeux de cette formation politique pour la politique intérieure italienne et pour l’Europe et la gauche européenne.

Les élections législatives italiennes : «Comme un match de foot où le principal est que l’un gagne ».

Pour la Gauche arc-en-ciel, la campagne législative italienne doit être un nouveau point de départ : celui d’une nouvelle idée politique. Le sujet unitaire de Bertinotti condamne le bipartisme latent qui s’est installé en Italie entre la formation de Silvio Berlusconi (Peuple de la liberté, droite) et le PD (Parti démocrate, centre gauche) de Walter Veltroni. « Une atmosphère politique artificiellement faussée », s’insurge Bertinotti qui dénonce un débat politique et électoral dont les dés seraient pipés. La clef de voute de l’arc-en-ciel est la représentation politique et la nature du vote : « il faut contribuer à changer le paysage politique en Italie et à changer la société et sa représentation parlementaire », lance Monica Frassoni.

Partant de ce constat, cette nouvelle formation de gauche veut incarner une vision unitaire et plurielle par la reprise de différentes positions de partis politiques qui ont des approches communes : le symbole de l’arc-en-ciel illustre justement cette démarche. Son idéal ? Permettre un nouveau patriotisme politique et créer une nouvelle réalité politique.

Fausto Bertinotti distingue deux objectifs pour l’arc-en-ciel : l’un à court terme et l’autre à moyen terme. A l’heure de la campagne électorale, l’objectif est simple : empêcher la victoire de la droite conduite par Berlusconi et proposer une politique alternative. Fausto Bertinotti n’épargne aucun des deux principaux partis. Si Prodi n’a pas su apporter le changement politique que les italiens attendaient de lui – et qui a d’ailleurs conduit à sa chute et aggravé la crise politique, «la droite italienne mêle libéralisme et populisme et remporte par la manipulation les voix de ceux qui ne n’ont pas de racines culturelles » (entendons par là ‘culture politique’). Ce que Bertinotti présente comme un objectif à moyen terme ressemble bien plus à une perspective au long terme voire à un idéal: reconstruire une « politique de libération », un projet politique qui « place un projet politique ancien mais avec des termes nouveaux ». Tant d’ambition pour une formation politique qui n’a traversé ni l’épreuve du temps ni celle des élections ; car si la Gauche arc-en-ciel vise les 15% lors des prochaines législatives, les sondages ne lui accordent pour le moment pas plus de 8,5% des voix.

« Ca va dans le sens d’une gauche européenne unitaire : bon vent à cette nouvelle entité ! »

Si l’enjeu principal de la Gauche arc-en-ciel, tel que le présente Bertinotti, est bel et bien national, pourquoi donc sa présence au Parlement européen ? L’enjeu européen de cette présentation n’était-il d’ailleurs pas un peu surfait ? Dans un air de fête entre « bons vieux copains », un dépliant aux couleurs de l’arc-en-ciel présente à l’adresse des politiques européens le projet de cette formation politique sous les thèmes : droits, travail, paix, Europe démocratique, environnement et recherche/innovation. Le projet intrigue au Parlement européen puisque outre la grande délégation italienne présente ce soir-là, on compte parmi l’auditoire Martin Schulz (Président du Groupe PSE, DE), Francis Wurtz (Président du groupe GUE/NGL, FR) et Daniel Cohn-Bendit (Verts/ALE, DE).

La Gauche Arc-en-ciel s’est présentée de la manière suivante devant l’institution européenne à Strasbourg : « Il s’agit d’un nouveau projet politique, qui a l’ambition de créer un nouvel espace politique écologiste et de gauche, en Italie et en Europe ». Bertinotti aurait-il les yeux plus gros que le ventre ? Et n’est ce pas une vocation quelque peu surdimensionnée pour une formation qui doit encore faire ses preuves d’une part et qui s’inscrit surtout dans une culture politique où l’instabilité du paysage politique partitif est à lui seul une caricature qui dépasse parfois l’entendement des observateurs?

En réalité, la Gauche Arc-en-ciel souhaite inspirer et s’inspirer de l’Europe. Inspirer l’Union européenne parce que cette expérience politique veut faire figure de modèle autour du mot d’ordre : dialogue. Un dialogue constructif qui doit initier des discussions avec et entre les familles politiques européennes qui ont des modèles économiques et sociaux différents. S’inspirer de l’Europe, c’est se fonder sur l’expérience des partis et groupes politiques européens dans le but de résoudre la situation de crise politique en Italie : là où les partis ont une histoire différente ils ont pu trouver une solution commune.

Derrière cette « nouvelle expérience politique originale », se cachent finalement des lieux communs du discours électoral. Martin Schulz n’a d’ailleurs pas insisté sur l’enjeu européen de cette élection italienne au sens où l’entend Fausto Bertinotti, bien que rappelant que la garantie de l’unité de la gauche européenne devrait figurer à la tête des priorités à venir. Pour le président du groupe socialiste du Parlement européen, l’enjeu de cette élection est ailleurs : la confrontation de l’Europe au danger de « Peopleisation » (« Boulevardisierung ») de la politique. S’appuyant sur les exemples italien (avec Berlusconi) et français (avec Sarkozy), il dénonce la disparition du « sérieux » en politique. En Italie, la puissance médiatique, financière et exécutive était concentrée en une seule personne tandis qu’en France, ces trois puissances sont coordonnées par une seule personne. Fort de ce constat qu’il estime être une menace pour la gauche européenne, Martin Schulz place finalement beaucoup d’espoir dans les élections italiennes, sans pour autant se positionner face au projet de Bertinotti.

A l’heure où les gauches européennes se cherchent, à l’heure où Olivier Besancenot fait le choix d’un nouveau grand parti unique de gauche regroupant les forces anticapitalistes et socialistes françaises, Fausto Bertinotti aura su brosser son auditoire du Parlement européen dans le sens du poil. Et Francis Wurtz, Président du groupe GUE/NGL, de s’exclamer : « Ca va dans le sens d’une gauche européenne unitaire : bon vent à cette nouvelle entité ! »

Ancien leader de Rifondazione Comunista (Refondation communiste) – Sinistra europea (Gauche européenne) et président de la Chambre des Députés italienne depuis 2006

(Photo: flickr/vittoriocristiano)