Fat White Family : une famille hardcore

Article publié le 17 mars 2016
Article publié le 17 mars 2016

C'est sans doute l'un des groupes les plus fascinants de la scène indé britannique. Ce que l'on savait moins, c'est que la Fat White Family, qui vient de sortir son deuxième album, était aussi le plus politique. Brexit, Donald Trump et « toutes ces putains d'ordures absolues »... Entretien bourré de sucres avec Lias Saoudi, le chef de famille.

14h00, un hôtel trois étoiles près de la maison de la radio. Arrivés très tôt de Bristol, visages défaits, les membres de Fat White Family profitent de leur temps de repos avant d’enchaîner les promotions. 

Précédés par leur réputation de drogués et de provocateurs, on peut s'attendre à tout de la part de ces excentriques anglais. Et Lias Saoudi, chanteur et parolier, n'a l'intention de décevoir personne. Dans sa chambre, le Londonien reçoit depuis son lit... entièrement nu sous les draps, à côté du bassiste japonais qui essaie de dormir. Une certaine façon de se présenter - crûment - qui rappelle le mantra de leur deuxième album, Song For Our Mothers. Dans ces « chansons pour nos mères », la grosse famille a décidé de choquer les puritains et de bousiller tout ce qu'il reste de bon goût et de politiquement correct. Ce qu'il reste ? Un monde sinistre dans lequel nous serions tous jetés. C'est du moins ce que Lias a a choisi de nous dire, alternant gorgées de rouge et bouffées de tabac bon marché. Interview bien fat.

cafébabel : Qui es-tu, Lias ?

Lias Saoudi : C'est une vaste question... Je passe souvent d'un extrême à l'autre. Je ne suis pas bipolaire, mais pas loin. Je passe du sentiment d'être un auteur extrêmement talentueux à celui d'être un gâchis total de temps et d'oxygène. Je suis aussi naturellement timide. J'ai grandi sans avoir grand monde à qui parler. Je n'avais pas vraiment d'amis quand j'étais ado. Je suppose que je peux être arrogant, voire égoïste... Je parle trop. Je pourrais continuer toute la journée.

cafébabel : Selon tes dires, la Fat White Family aurait une fonction un peu cathartique, à la fois pour l'auditeur et pour toi...

Lias Saoudi : Je cherche à exposer ma propre honte, culpabilité et apathie. Puis à en faire des chansons et à danser dessus. Car je pense que l'on est tous dans le déni vis-à-vis de la véritable situation dans laquelle on vit, que ce soit d’un point de vue politique, sociale, économique...Et je crois que cela commence à la maison, n'est-ce pas ? Donc, il s'agit pour moi d'unir le politique et le personnel. C'est ainsi que j'essaie de rassembler des considérations qui seraient miennes, mais que l'on pourrait tous partager.

cafébabel : Tu as aussi dit que « jouir de son malheur est la forme ultime de contestation »... 

Lias Saoudi : Oui, je pense cela. Je crois que Jean Genet disait que trouver de l'élégance dans le mauvais goût est la plus haute forme de... je ne sais plus trop quoi. (« Trouver l’accord de ce qui est de mauvais goût, voilà le comble de l’élégance. » cf. Le Journal du Voleur, ndlr). Je le rejoins carrément sur cela. Je pense que si tu peux te complaire dans ta douleur, ton malheur, ta honte, ton angoisse et ton dégoût pour toi-même, tu avances du bon côté.

cafébabel : Et à part Genet, qui sont tes modèles ?

Lias Saoudi : James Joyce. Je pense qu'il fait le même genre de choses. Notamment dans Dubliners : exposer l'être et la société dans toute leur nudité. C'est peut-être l'exemple parfait selon moi. C'est sûrement mon livre préféré. Pour ce qui est de la musique, je le dis à chaque fois, ça en devient ennuyeux, mais c’est Mark E. Smith. Il a ce noyau de cynisme qui donne naissance à ces fabuleuses tournures de phrases à la Frankenstein, qui ont bien sûr une sorte de logique interne, mais qui s'évanouit . Et on se retrouve seul à essayer de comprendre. J'aime cette arrogance.

cafébabel : Songs For Our Mothers est bien différent du premier album. Peut-être plus abouti...

Lias Saoudi : Tu sais, le temps passe, tu écoutes toujours plus de disques, tu lis toujours plus de bouquins, tu regardes toujours plus de films, tu rencontres de nouvelles personnes, tu construis des relations, certaines s'effondrent, ton mode de vie change. Tout change. Tu retournes préparer un album et c'est plus ou moins un processus d'auto-analyse. Et à moins que tu ne sois qu'une machine à faire du fric, il faut que cela soit différent à chaque fois, sinon on ne serait pas capable de continuer. Cela ne fait que trois ou quatre ans, mais on dirait que cela en fait déjà vingt.

cafébabel : Dans cet album, on reconnaît une certaine esthétique fasciste, dans les paroles comme dans les clips.

Lias Saoudi : Je pense que faire un quasi album-concept sur le fascisme, à notre époque, est pertinent. Regarde ce qu'il se passe aux États-Unis avec Donald Trump... Je pense que l'extrême droite est bien de retour. Regarde ce qu'il se passe à Calais, par exemple. Notre premier ministre a fait référence à un « essaim » de migrants essayant de rejoindre le Royaume-Uni. Il aurait aussi bien pu parler de rats. Et c'est notre premier ministre. Donc, oui, je pense que le fascisme est tout autour de nous.

Fat Whhite Family - « Whitest Boy On The Beach »

cafébabel : Justement, tu le vois comment toi, le paysage politique britannique ?

Lias Saoudi : Je pense que l'on arrive à la conclusion du projet thatchériste. Tu sais, le jour où Margaret Thatcher, « la sorcière », est morte, nous avons fait la fête dans la rue. Beaucoup de monde nous ont critiqués, genre « vous n'étiez même pas nés quand Thatcher était aux commandes »...Bla bla bla. Mais je pense que l'on vit dans son monde, aujourd'hui plus qu'à l'époque. Tu sais, les premiers ministres suivants ont continué son œuvre. [Tony] Blair autant que les autres. Et aujourd'hui, c'est bien pire. Et si tu me demandes, j'aimerais les voir alignés contre un mur et fusillés. Une bande de salauds meurtriers, c'est ce que je pense des politiciens et de l'establishment.

À force de faire des coupes dans les budgets sociaux ou de la santé, des gens perdent la vie ! C’est pour ça que je mentionne David Clapson dans l'album (dans « Tinfoil Deathstar », ndlr). C'est un mec qui s'est battu pour son pays, un vétéran, qui cherchait désespérément du boulot. Il est mort parce qu'il était diabétique et qu'il ne pouvait plus payer l'électricité pour conserver son insuline dans le frigo. Parce qu'on l'avait radié de l'assurance chômage. Quand j'ai lu ça, j'ai juste eu envie de pleurer...Et c'est la conséquence directe de la politique du gouvernement. Je pense que c'est une bande de meurtriers, des sauvages, des putains d'ordures absolues, et si demain on les éradiquait de la surface de la terre, je danserai dans la rue.

Du côté de l'opposition, nous avons Jeremy Corbyn, qui est une lueur d'espoir. Du moins s'il ne bafouillait pas autant. Il n’est pas vraiment un orateur puissant, ce qui est parfois un peu frustrant. Mais je pense que ses idées sont fortes. Les gens sont revenus en masse vers le Labour Party, depuis son élection. À commencer par moi. Il y a donc un peu d'espoir. Mais quand tu vis dans un pays où les principaux médias sont possédés par quelques milliardaires qui ont des intérêts bien précis, et où la population sous-éduquée lit leurs conneries et prends cela pour argent comptant, cela devient difficile de réaliser un véritable changement. Donc, comme tu le devines, je suis plutôt cynique.

cafébabel : Et au sujet du référendum sur le maintien ou non dans l'UE, tu te places dans quel camp ?

Lias Saoudi : Je ne veux pas de Brexit ! Je pense que c'est stupide. Avoir le droit de vivre et travailler dans les autres pays de l'UE, comment cela pourrait être une chose négative ? J'aime l'idée que je puisse déménager à Paris ou Berlin si je veux, et que toi tu puisses venir à Londres si tu veux. Les gars du UKIP (extrême-droite, ndlr), ce sont des sauvages de droite eux aussi : ils veulent retrouver une version idéalisée du Royaume-Uni, de l'Empire Britannique, qui n'a en fait jamais existé...

cafébabel : En fin de compte, comment décrirais-tu ton idéologie ?

Lias Saoudi : On me décrit sans cesse comme un nihiliste. Et c'est un peu vrai, mais je pense que c'est un symptôme plutôt que le résultat de mes lectures. C'est l'absence d'espoir. Quand un atelier de confection s'effondre au Bangladesh et tue plus d'un millier d'ouvriers - et que les gens continuent de porter des fringues Primark... Le problème est tellement vaste. Dans ce monde ultra-libéral dans lequel nous vivons et vivrons probablement toujours, il n'y a vraiment pas grand-chose que l'on puisse faire, ni de gouvernement ou d'autorité suffisamment puissante pour réguler le système mondial.

Quand tu regardes tout cela, c'est difficile de ne pas être nihiliste. Et on se dit, trouvons nous un chouette endroit où se cacher. Cela n'empêche, que je me suis engagé politiquement, surtout avant le groupe, parce que je n'ai plus autant de temps aujourd'hui. Mais nous avons fait campagne contre la gentrification à Brixton et nous avons récolté de l'argent pour Palestine Solidarity Campaign. J'aime penser que cela démontre une vision du monde socialiste et saine : s'entraider les uns les autres. Faire preuve d'humanité, je crois en cela.

Fat White Family - « Is It Raining In Your Mouth »

cafébabel : Bon et sinon, parle nous un peu de ton Londres à toi?

Lias Saoudi : Mon Londres n'est plus mon Londres. Je prévois de déménager à Berlin dés que possible. Mon Londres a été vendu sous mes pieds. Tu sais, avec le métier que j'exerce, je gagne peut-être 180-200£ par semaine, en étant constamment en tournée...on vient de remplir le Coronet, qui a une capacité de 2 600 personnes à Londres, on a rempli toutes les dates de la tournée britannique, on tourne en Europe... Je crois que notre album vient d'entrer dans les charts. Donc, d'un point de vue extérieur, on peut considérer que nous connaissons tout de même un succès modeste.

Mais malgré des années et des années de boulot, je ne peux pas me permettre du tout de louer une chambre à Londres. Quand je suis venu y vivre, il y a douze ans, c'était déjà une ville qui changeait à toute vitesse, mais ce n'est rien comparé à ces cinq dernières années. À l'époque, il y avait encore une culture des squats, et puis tu pouvais obtenir des aides au logement qui te permettaient effectivement de louer quelque chose dans cette ville. Mais ce n'est plus possible. Personne ne contraint les propriétaires à limiter les hausses de loyer, donc cela ne finit pas de grimper. Tandis que les aides que tu peux obtenir n'augmentent pas. En gros, ce qui se passe à Londres c'est de l'épuration sociale. Donc le Londres que je connaissais a disparu et ne reviendra sûrement plus. Ce qui est tragique, parce que j'aime cette ville. Notamment le sud, où beaucoup de mes amis vivent. Mais je ne pense pas que je puisse encore faire ma vie à Londres.

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Écouter : 'Song Of Our Mothers' de Fat White Family (Without Consent/2016)

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Cet article a été rédigé par la rédaction de La Parisienne de cafébabel. Toute appellation d'origine contrôlée.