Fakear : « J'ai le droit de me planter » 

Article publié le 27 juin 2015
Article publié le 27 juin 2015

Il est indiscutablement l’artiste de la scène électronique française qui vit la plus grande hype. À 24 ans, Fakear a déjà sorti 4 EP, rempli les meilleures salles de France et confirmé que le beatmaking était soluble dans la pop culture. En ce moment, le Caennais prépare un album pour la rentrée. Histoire d’enfoncer le clou. Rencontre.

cafébabel : On a très rapidement fait de toi le nouvel étendard de l’électro en France. Est-ce que cela t’a dérangé ?

Fakear : Non, ce n’est pas dérangeant, c’est surprenant. C’est plutôt inattendu, parce qu’il y a plein d’autres gars qui tournent depuis longtemps. Je crois que c’est une question d’âge en fait. On rappelle vachement mon âge dans les articles qu’on me consacre et je crois que les médias aiment bien mettre en avant « le petit jeune de 20 ans ». Bon j'en ai 24 maintenant hein. Mais du coup, c’est cool, les gens sont plus indulgents. Je peux me planter. Autant jouer cette carte là.

cafébabel : Tu n’as pas joué celle de la singularité aussi ?

Fakear : Non pas du tout. Des mecs qui font des beats avec des voix découpées, il y en a des milliers et ils étaient là bien avant moi. J’ai été biberonné à la pop et j’ai découvert la MPC sur le tard. Du coup, j’ai utilisé ces ficelles pop pour plaire au grand public. 

cafébabel : Quel est ton premier souvenir de musique électronique ?

Fakear : C’était à Caen, grâce un mec qui s’appelle Fulgeance, propriétaire d'un label qui défonce, Musique Large. C’est le premier mec qui m’a scotché, le premier que je voyais jouer des batteries avec une machine sur scène. J’ai pris une énorme claque. 20Syl de C2C a beaucoup porté la scène beatmaking en France aussi. Puis des artistes étrangers comme RJD2, Bonobo... Il n’en fallait pas beaucoup plus pour que l’on se dise que la musique électronique pouvait aller beaucoup plus loin que le clubbing.

cafébabel : Ça t’ennuie le clubbing ?

Fakear : Pas vraiment mais je n’ai pas la culture du club. Je ne suis pas influencé par Justice, les Daft Punk ou la French Touch en général. Je vais rarement en boîte. Je préfère aller voir un concert de rock plutôt que d’aller voir un DJ qui passe à 4h du mat'. J’ai autre chose à faire, genre dormir.

cafébabel : Globalement, les gens ont-ils compris ce que tu faisais ?

Fakear : Ouais, je crois. Les personnes pour qui c’est dur à comprendre, ce sont les autres producteurs. Des gens qui connaissent bien le milieu et qui essaient de te faire rentrer dans des cases. Ils ont du mal à comprendre le fait que je veuille faire un truc pop qui rassemble les gens. Sûrement parce que la musique électronique a longtemps voulu plaire à une niche underground. Moi, je fais le truc.

cafébabel : Quel truc ?

Fakear : Bah de la zic’ quoi. C’est intuitif. Je fais de la musique avec mes tripes, parce que j’en ai besoin. Après, ce qu’il en sort, le public se l’approprie comme il veut. En général, c’est un compte-rendu de ma journée. Ce qui va le plus m’inspirer, ce sont des trucs du quotidien : bouffer une pizza, passer une soirée avec des potes... Le morceau ne va pas forcément parler de ça mais il va découler de ce genre d’impulsion.

Fakear - « Skyline »

cafébabel : Tu changes beaucoup de directions artistiques, de procédés, en brouillant les pistes. À quoi veux-tu échapper ?

Fakear : À moi-même, à la flemme. Je suis très vite pas content de ce que je fais et j’ai eu des périodes où je reniais mes disques, comme Sauvage. Puis en faisant le dernier, Asakusa, ça va mieux, je me suis pardonné. C’est hyper-cyclique, ce sont des remises en question permanentes, des questionnements existentiels. 

cafébabel : Un jour tu as dit : « si je commence à comprendre ce qui fait ma patte, je vais me tuer ». Ça veut dire quoi ?

Fakear : C’est le principe d’une recette. À partir du moment où je comprends pourquoi j’ai fait telle chose, j’arrête de la faire. Si je continue, je ne vais plus être sincère. En fait, avoir une bonne idée, c’est trop confortable. Tu prends le risque d’être coincée dedans. Tu n’oses pas aller au-delà, tu fais la même chose et tu les jettes à la poubelle.

cafébabel : Tu as jeté beaucoup de morceaux à la poubelle ?

Fakear : Ah putain mais tellement ! Des morceaux, j’en fais beaucoup. Je vais sortir un album à la rentrée, mais c’est déjà mon troisième ! Depuis octobre dernier, quand j’ai commencé à réfléchir à l’album, j’ai jeté une cinquantaine de morceaux. Aujourd’hui, je pense avoir trouvé un bon propos. Une douzaine de morceaux qui me plaisent. C’est cool. 

cafébabel : En ce moment, tu es l’artiste français électro, qui connaît le plus de succès. Tu comprends le phénomène ? 

Fakear : C’est hyper fascinant. J’ai l’impression que je peux dire « prout » sur scène pour que tout le monde rigole. Mais je n’essaie pas de comprendre le phénomène sinon je vais devenir con. Je vais devenir hautain et jugeant. Et je n’ai pas envie. J’essaie de m’en éloigner le plus possible et de mettre le nez dedans seulement quand il le faut. C’est d’ailleurs pour ça que je quitte Paris assez souvent. Je me casse. Mais genre je déménage, je m’installe ailleurs. 

cafébabel : Où ?

Fakear : Loin, hors de France. Parce qu’à Paris, ce phénomène de hype là, il est tout le temps présent. Tu sors, t’es tout le temps dedans. C’est chiant et ce n’est surtout pas un environnement sain pour créer. Du coup, je me barre et puis quand j’ai besoin de bosser, faire de la promo, ben je prends le TGV. 

cafébabel : Le fait de venir de Caen t’a aidé à échapper à la pression ?

Fakear : Carrément. Quand tu fais quelque chose qui marche en Province, les gens t’érigent très vite en porte-drapeau de la région. Du coup, tu grossis dans cette région et les gens à Paris sont plus indulgents. Tu es d’abord l’artiste normand qui vient percer à Paname. Je pense que l’intégration est beaucoup plus facile que si tu venais de Paris et que t’essayais de faire tes armes là, au milieu de la critique. 

cafébabel : Tu parles beaucoup d’indulgence, la critique te fait flipper ?

Fakear : [Il réfléchit] Non plus maintenant. Depuis que j’ai rempli le Trianon, je me pose plus la question. Quoique les gens disent. C’est le meilleur argument, je n’ai pas besoin d’aller plus loin. Les gens achètent mes places et viennent me voir. Avec ça, je sais que je suis dans la bonne voie. Ça prouve surtout que je suis compris par mon public et que j’ai une identité en tant qu’artiste. C’est super important pour moi que les gens comprennent ce que je fais. Ça me donne de l’allant, ça me rend sincère et ça me définit en tant qu’artiste. Si mon public ne me comprend plus et que je commence à faire de l’art pour l’art, j’arrêterai. 

cafébabel : Avant d’être Fakear, tu voulais faire quoi ?

Fakear : Ingénieur du son, bosser dans la technique, dans l’ombre. Ou alors complètement autre chose : bosser dans l’éducatif. 

cafébabel : Au départ, tu es guitariste de rock. Quand est-ce que tu as troqué ta guitare pour une MPC ?

Fakear : On jouait dans un groupe de ska-punk au lycée avec Gabriel, plus connu sous le nom de Superpoze. Et puis, il était un peu geek, il bossait déjà avec une MPC, très attiré par la technique. De mon côté, je bossais beaucoup avec mon clavier, je bidouillais des trucs avec mon synthé mais ça ne marchait pas. Je me suis donc tourné vers Gabriel qui m’a parlé de la MPC comme d’un truc pas cher, pratique, un objet que tu mets dans ton sac à dos et terminé. Aujourd’hui, j’ai toujours le même sac à dos et je le trimballe partout. 

Fakear - « La Lune Rousse »

cafébabel : Tes parents sont profs de musique. Tu as baigné dedans très tôt...

Fakear : J’ai un enseignement théorique mais pas de conservatoire. Ils étaient plutôt dans un truc à la coule. Ils voulaient que ça reste un loisir. Mon père dirige une école de musique très libre où tu n’as pas de notes à la fin, ce genre de choses. Du coup, j’ai appris la musique dans un environnement hyper relax. Je ne suis pas très bon en théorie d’ailleurs. J’ai fait deux ans de musicologie à la fac et je ramais grave. 

cafébabel :  Comprennent-ils ce que tu fais ?

Fakear : Non, pas vraiment. Artistiquement parlant, ils ont parfois du mal à accrocher. Ils comprennent les morceaux qui ont des structures pop style un couplet et un refrain parce qu’ils viennent de là. Mais dès que je vais faire un morceau progressiste de 7 minutes avec un beat house, ils décrochent. Mais ils suivent le truc de près et ils sont très fiers. C’est l’essentiel. 

_

À écouter : 'Asakusa' de Fakear (Nowadays Records/2015)