Faf Larage et Sébastien Damiani : « en musique, tout le monde se fait avoir » 

Article publié le 24 juin 2015
Article publié le 24 juin 2015

En sortant un album hybride, quelque part entre le rap et la musique de film, le rappeur Faf Larage et le compositeur Sébastien Damiani ont baptisé un nouveau genre : le hip-hop symphonique. Mais au-delà des notes, Extended Play lâche surtout un vrai propos sur la culture musicale d’aujourd’hui, façonnée par les pionniers d’hier. Entretien.

cafébabel : Vous auriez carrément inventé un genre : le hip-hop symphonique. Alors c’est quoi, le hip-hop symphonique ?

Sébastien Damiani : On a utilisé ce terme pour le différencier du classique. On ne voulait pas que l’album soit assimilé à de la musique classique car il n’y en a pas dans l’album. À la base, c’est un album d’instru. Mais il manquait de la vie, un supplément d’âme, et c’est la raison pour laquelle on a contacté l'orchestre symphonique d'Avignon-Provence qui joue ce qu’on a composé. Donc attention, on n’a pas samplé du Mozart ou du Beethoven. Le piège, c’était que les gens nous disent : « ah cool, l’association du hip-hop et du classique ».

cafébabel : Et ils vous le disent ?

Sébastien Damiani : Certains oui, mais c’est normal parce que le classique est très assimilé à un orchestre. Or, aujourd’hui, on ne crée plus de musique classique. On reprend simplement les grands auteurs.

Faf Larage : Ce sont ces grands auteurs qui nous ont réunit, Seb et moi. Ces compositeurs qui ont tout influencé, et surtout la musique de film. Le terrain d’entente, c’est la musique noire, celle que je kiffe. J’ai été frappé de constater à quel point elle découle de la musique classique contemporaine. La Motown est très inspirée de Ravel. Quand tu écoutes attentivement les deux, c’est évident.

Faf Larage et Sébastien Damiani feat. Prodigy - « French Connect »

cafébabel : Faf, avec ce projet, as-tu eu l’impression de faire quelque chose de plus abouti que tes autres projets hip-hop ?

Faf Larage : Ouais, dans la mesure où c’est le premier projet musical dans lequel je me suis épanoui. D’habitude, je prends des samples qui ne sont pas de moi. Ici, c’est de la pure création. On a travaillé ce projet de A à Z et j’en suis très fier. Il y a même des mecs qui sont venus l’écouter et qui ont sorti Shazam pour savoir qui on reprenait. 

cafébabel : Quelle est votre définition du hip-hop ? 

Sébastien Damiani : J’ai lu une petite phrase de KRS-One (considéré comme un des pionniers du rap américain, ndlr) : « Hip-Hop is not product, Hip-Hop is me and you ». Je me suis reconnu dans ça, malgré mon apparence de pianiste pas très street. Il y  a une tolérance dans le hip-hop que je n’ai jamais retrouvée dans le classique. Quand j’ai rencontré Akhenaton (rappeur du groupe IAM, ndlr) et Faf, c’est vite devenu une famille. Dans le hip-hop, tu sais très bien que le grand public ne valide pas toujours ce que tu fais, mais tu te lèves le matin en te disant que tu vas rencontrer des mecs humains. Quand tu fais un concert classique, tu prends ton pied avec ton orchestre. Mais c’est cérémonieux. Il y avait une façon de se présenter, qui m’ennuyait à la longue. Dans le hip hop, tu vas droit au but. Tu ne triches pas. 

cafébabel : C’est à dire ?

Sébastien Damiani : Les mecs au piano, dans la variété, c’est souvent plein de ficelles. Tu ne le vois pas forcément, mais ils sont en train de t’arnaquer. Dans le hip-hop, c’est sans filet. Quand les rappeurs font 1h30 de texte, c’est incroyable. C’est une prise. C’est un peu équivalent à la différence entre le théâtre et le cinéma.

 

cafébabel : Dans le morceau « Retour aux sources », vous abordez la question de la culture musicale, du format, de l’art de la musique. Où en est-on aujourd’hui ?

Faf Larage : On a un outil comme Internet qui est formidable. Je m’en suis servi pour découvrir et agrandir ma culture musicale. Mais l’effet pervers, c’est qu’on s’en sert pour abrutir les gens, qui deviennent des suiveurs. Il y a une industrie marketing qui me déplaît sur le Net parce qu’elle est remplie d’artifices. Sur un morceau que tout le monde considère comme une bombe, si tu enlèves le clip à 100 000 euros, tu n’as plus grand-chose. Tu finis avec des chanteurs qui ne savent pas chanter, des musiciens qui ne savent pas jouer mais il y a tellement d’esbroufe, que tout le monde se fait avoir. 

cafébabel : Vous êtes nostalgiques ?

Faf Larage : Oui. Je viens d’une génération où il n’y avait pas tout ça. Ça fait peut-être vieux cons de dire ça, mais au début du hip-hop, on allait à New York juste pour chercher des disques. On passait nos journées avec la tête dans les bacs. À Beat Street Records, je pétais les plombs. Un gamin qui rentre à Disney. 

cafébabel : Ce serait quoi le Disney des jeunes aujourd’hui, selon toi ?

Faf Larage : Ben je me pose la question. L’image a tout remplacé donc j’imagine qu’ils mattent des vidéos sur YouTube en badant sur la caisse du type, la meuf, la baraque...Les clashs connaissent un gros succès aussi. Mais elle est où la musique là-dedans ? Quand je parle de retour aux sources, je parle d’une époque où on ne trichait pas. Écoute, on est en 2015, dans 10 ans on fera le bilan. Pour moi, ceux qui seront encore là seront ceux qui auront le plus de pognon. À 90%.

cafébabel : Le rap, c’est devenu une imposture ?

Faf Larage : Non parce qu’heureusement, il reste des artistes à part entière. Mais tout ça, c’est aussi le reflet de la société. Il y a eu un glissement. Avant on te disait, si tu ne travailles pas, tu es une merde. Aujourd’hui, on te dit si tu n'as pas d’argent, tu es une merde. On se fout de la manière dont tu l’obtiens, il faut que tu en aies. 

cafébabel : Vous êtes aussi réunis par une passion commune : le cinéma. Et vous dites souvent que vous pensez la musique avec des images. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Faf Larage : On aime ce qui est aérien, grandiose, touchant. Donc là dessus, Seb a les codes, les recettes et un réel savoir-faire pour créer de la musique. Quand on compose, on voit des choses. Ça n’a rien de mystique, ce sont juste des références cinématographiques. C’est Star Wars, c’est 300... 

Sébastien Damiani : On a le rythme du cinéma. 

Le titre très noir sur Marseille avec Prodigy, « French Connect », vous l’avez imaginé comme la BO d’un film apocalyptique ?

Faf Larage : Ce morceau, l’atmosphère c’est la guerre.

cafébabel : Pour de vrai ?

Faf Larage : Franchement ? Presque. Je ne dis pas qu’à Marseille, à chaque fois que tu marches tu te fais agresser. Mais l’image que j’ai eu en tête au moment d’écrire, c’est l’action d’un mec qui marche et qui ne voit pas son agresseur. Ça arrive souvent. On se dit des trucs comme « il y a un mec qui s’est fait tirer dessus » puis on part bouffer. C’est devenu banal. On en rigole presque. Quand tu regardes ce qu’il s’est passé ses 6 derniers mois, ce n’est pas rose. On a des potes flics et quand tu parles ne serait-ce qu’une heure avec eux, tu deviens fou. Il y a des quartiers où l’on ne rentre plus. 

cafébabel : En janvier dernier, après les attentats de Charlie Hebdo, vous avez écrit un titre intitulé « Hommage ». Comment vous est venue l’inspiration ?

Sébastien Damiani : C’est tombé pendant le scoring de l’orchestre. J’étais chez moi, je bossais sur la musique en pyjama de 9h à 2h du mat’. Je reste enfermé et la télé tourne. J’assiste au drame en direct et j’ai mis une bonne demi-heure avant de comprendre. J’ai continué à travailler et puis le truc monte, j’entends qu’il y a de plus en plus de morts, je vois des visages familiers défiler sur l’écran. Je fais une pause et je pense à l’orchestre en faisant une compo. Quand j’ai rencontré l’orchestre, j’en ai parlé au chef qui a tout de suite joué. Puis j’ai demandé à Faf d’écrire. Il a pondu un texte en un quart d’heure.

Faf Larage : J’avais déjà des trucs en tête. Et je commence d’ailleurs en disant « je l’ai écrit ce texte ». Ce que j’ai dit dans ce morceau, j’ai l’impression de l’avoir pensé des millions de fois. 

Faf Larage et Sébastien Damiani- « Hommage »

cafébabel : En France, on plante souvent les rappeurs en leader d’opinion. C'est leur rôle ?

Faf Larage : Je le vis tous les jours avec Akenathon parce qu’on travaille dans le même studio. Dès qu’il y a un truc un peu politique, religieux, le téléphone sonne direct. C’est un peu chiant. D’autant plus qu’on ne va pas chercher le chanteur de variété. Le rap, c’est à part. Les rappeurs se sont positionnés sur des messages sociétaux avec un esprit critique. Le truc qui m’emmerde, c’est que j’ai l’impression que tout ce qu’il se passe, on l’avait prédit dans nos textes. Depuis 20 ans, on le répète. Quand le film La Haine sort, il choque l’époque. Aujourd’hui, on peut affirmer que Mathieu Kassovitz (le réalisateur, ndlr) a malheureusement été visionnaire. Le problème, c’est qu’on te demande ton avis et tu as envie de répondre qu’on l’a donné depuis longtemps. Les attentats sont simplement le fruit d’une série d’évènements antérieurs. On a créé des monstres. Et il aurait fallu entendre la sonnette d’alarme bien avant. 

Écouter : 'Extended Play' de Faf Larage et Sébastien Damiani avec l'orchestre d'Avignon-Provence (L&D musique/2015)