Faada Freddy : l’esprit de corps

Article publié le 24 juillet 2015
Article publié le 24 juillet 2015

Faada Freddy est l’un de ces rares artistes à avoir produit un album sans instrument. Mais au-delà de l’effort, le premier projet solo du Sénégalais de 40 ans est surtout la synthèse parfaite entre la spiritualité qu’il a toujours convoquée et une enfance passée à taper sur des bouts de bois. Rencontre saine dans un c(h)oeur sain.

Cette fois il n’a pas pu le faire. Lors d’un de ses derniers concerts à Paris, Faada Freddy avait invité son public à le suivre dans le métro pour continuer un show de près de 2 heures. Résultat : près de 300 personnes qui chantent a capella dans la rame de la ligne 2. « Mais là, la station est loin et puis on est en festival », explique l’artiste qui vient de sortir d’une des scènes des Solidays. Coiffée d’un chapeau melon dont coulent de longues cordes de dreadlocks, le musicien sénégalais explique avec sa voix d’enfant que « la musique est partout ». Fringué comme un zazou quelques minutes auparavant, il multipliait devant le public les références à cette musique pensée comme un langage universel et dotée d’une « force contre laquelle on ne peut rien ».

Saint esprit

Pour preuve, Faada Freddy en veut son premier album solo intitulé Gospel Journey, dans les bacs depuis le 16 mars dernier. Réalisés sans instrument, les 11 morceaux du disque ont été composés à corps défendant. La musique est dans les voix, le beatbox, les claps ou les percussions corporelles. Quasi-inédite, l’idée plaît et Faada se retrouve vite propulsé en clôture d’émission de prime, sur la route de festivals prestigieux ou, plus récemment, en special guest de Lenny Kravitz à l’Olympia. Mais derrière la fabrique de l’album, l’artiste tient surtout à mettre en avant l’esprit qui habite Gospel Journey. « C’est un album avant tout spirituel, explique-t-il. J’ai beaucoup voyagé à l’étranger et lorsque je suis allé en Inde, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande, je me suis beaucoup imprégné des différentes spiritualités. Puis, j’ai essayé de trouver un dénominateur commun à tout ce que j’avais connu. Et la musique a été la meilleure réponse. » 

Faada Freddy - « We Sing In Time »

Au-delà des notes, la musique serait donc pour Faada Freddy une sorte d’évangile. Pas de messages religieux immédiat dans Gospel Journey mais quelques morceaux comme « Letter to the Lord » qui rappellent clairement les références à une autorité supérieure. Faada, prophète ? « Moi je suis soufi, dit-il dans un sourire à faire rougir un enfant chœur. Mais je m’intéresse à tous les livres sacrés. Pour moi, chacun est libre d’exercer sa foi comme il le veut. La foi, c’est quelque chose que tu développes en toi pour trouver ton équilibre. » Très vite promis à une carrière tout en haut, il a fallu beaucoup d’aplomb au musicien sénégalais pour tracer une route qui, au départ, n’avait rien d’aérienne. 

Faada Freddy, né Abdoul Fatah Seck, grandit entre Dakar et la ville de Saint-Louis, au Sénégal. La voix de sa mère, qui fredonne beaucoup à la maison, accompagne ses premiers pas. En écartant une dread de son épaule, il confie que ce sont « ses premières notes ». Il ajoute : « Je chante même avec la voix de ma mère ». À l’âge de 4 ans, il fait sa première télé. « J’étais souvent chez ma grand-mère et je n’arrêtais pas de lui casser les tympans. C’est elle qui m’a inscrit au concours. » À l’école, Abdoul est un élève timide sauf quand il s’agit de chanter. « Je faisais tout pour être le premier chanteur de la chorale », exprime-t-il dans un fou rire. À la maison, Abdoul est un enfant rêveur qui écoute en cachette les cassettes que son père – enseignant – laisse dans le magnéto. Ottis Redding, James Brown, Aretha Franklin... le gamin prend une claque et fête sa première rencontre avec la soul et les chants spirituels. Né dans un milieu modeste, Faada se confectionne alors des instruments de fortune pour pouvoir imiter ses idoles. « On utilisait des gros pots de colles, des planches pour coller le manche puis on allait vers la mer pour aller chercher des filets de pêches. On ne savait pas qu’une guitare devait s’accorder donc on tirait et on commençait à jouer à l’oreille. » D’aussi loin qu’il se souvienne, l’anecdote représentera la genèse de son premier album sans instrument.

Karaté, hip-hop et comptabilité

La rencontre qui fera vraiment rentrer la musique dans le quotidien de Faada Freddy se situe aux confins du hip-hop et de sa relation avec Dnongo, son meilleur ami. Au collège, les deux potes achètent une cassette d’un certain Grand Master Flash. « On a fait ‘oooooooh mais c’est quoi cette musique !’. Le rythme allié au texte, le beat, puis plus tard les images du smurf et du breakdance. Pour moi, le rap faisait rentrer ‘ma’ soul dans la modernité ». Dnongo et Faada crée en 1992 Daara J (L’école de la vie en wolof, nda), le duo qui surfera le mieux sur la fièvre rap qui emporte le Sénégal. Problème, Abdoul qui entretient une relation « de grande pudeur » avec son père ne lui a toujours rien dit de ses intentions. Il fallait donc que le hasard s’en mêle. Comme souvent, Faada se souvient : « Vers 16 ans, j’ai gagné le concours ‘Scène d’or’ pour désigner ‘la voix d’or’. Le ministère de l’Éducation nationale avait décidé qu’un membre du corps enseignant devait remettre le prix. Évidemment, c’était mon père. Je me suis caché sous la table lors de l’annonce du lauréat mais mon pote Ndongo m’a dit "si tu veux qu’il sache un jour, c’est aujourd’hui ou jamais". On tombe nez à nez et il a fait un discours très courtois sans rien me montrer. Les trois jours suivants, je n’étais jamais à la maison. J’attendais de voir qu’il éteigne la lumière de sa chambre pour pouvoir rentrer. Jusqu’à ce qu’il m’appelle et qu’il me donne son accord pour que je fasse de la musique, à condition que j’ai de bons résultats scolaires. Bon, ça a bien marché pour moi donc j’ai eu le droit à une carrière... »

Après son bac G et deux années de compta, Faada lâche les tableaux excels et profite du succès du Daara J qui sillonne déjà le monde. À mesure des peuples qu’il croise, l’artiste se met en quête de spiritualités. Absorbé par le succès, il s’intéresse de plus en plus à l’islam et en particulier au soufisme qui l’aide à trouver « sa vérité intérieure ». La vérité justement, c’est que le petit Abdoul, devenu star, est en rébellion permanente. Pour canaliser cette violence, Faada se met même aux arts martiaux. « Au départ, j’ai fait ça parce que, chez nous, on dit qu’un homme doit savoir se défendre, assène-t-il en pointant la tranche de la main devant lui. Mais ça m’a calmé. Quand tu fais des combats, tu reçois beaucoup de coups et, ensuite, ton égo disparaît. Le degré de violence qui est en toi meurt peu à peu ». Faada Freddy pense qu’une violence demeure en chacun de nous mais que, tempérée, elle peut servir de point d’équilibre. Il l’utilisera aux côtés du collectif Y’en A Marre pour lutter contre la corruption au Sénégal et l’utilise encore pour dénoncer les abus des multinationales au sein de Transparency International.

Aujourd’hui, Faada Freddy convoque avec son corps l’esprit d’un artiste total capable d'exprimer son art dans toute sa dimension et de répondre, par la violence tempérée donc, aux problèmes qu’il rencontre en chemin. Pas tous. Malgré tout le respect qu’il voue aux différentes variations de l’esprit, il y en a une sur laquelle il s’agit, pour la première fois de l’entretien, de froncer les sourcils. « La haine, affirme-t-il. La haine qui naît d’une incompréhension qui elle-même découle du fait qu’on apprend les choses dans la mauvaise école. Tous ces gens qui profitent de l’esprit de la religion pour poser des bombes ou construire une tribune politique. La haine inspire la peur sans amour. Et plus l’amour est enseigné petit, plus on aura la chance de vivre dans un monde en paix. » Amen.

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Écouter : Faada Freddy - Gospel Journey (Think Zik !/2015)