!f Istanbul 2016 : notre top « films indépendants made in Proche-Orient »

Article publié le 2 mars 2016
Article publié le 2 mars 2016

Le quinzième festival du film indépendant d’Istanbul s’est clôturé dimanche 28 février. Voici notre top des films de la région qui y ont été mis en lumière.

Le cinéma indépendant et underground a bien vibré pendant dix jours à Istanbul. On se souvient qu’un autre grand festival de cinéma avait été annulé l’année dernière après la censure d’un documentaire sur les rebelles kurdes. Alors fallait-il avoir peur avec la programmation du !f Istanbul 2016 ? Apparemment non. Cette fois-ci, ça va pour la liberté de créer et de diffuser, puisque les deux films turcs récompensés cette année sont tournés dans la région kurde et assez politiques. 

Bien qu’internationale, la programmation du festival est clairement implantée dans la région. Plutôt que de revenir sur les films qui font le tour du monde des festivals, nous proposons en guise de récapitulatif un top (sans classement) des films « made in Proche-Orient » : pour découvrir la région, la voir sous un autre angle, s’indigner, s’attendrir, pleurer ou rire. 

Hidden

Hidden d'Ali Kemal Kemal est incontestablement le grand vainqueur du festival, puisqu’il y a récolté deux prix. C’est l’histoire d’un mec qui apprend qu’il va changer de sexe du jour au lendemain, ce qui remet en cause son mariage et toute sa vie dans une société kurde plutôt ancrée dans les traditions. Jolie fable sur les questions de genre qui ose avec une photographie noire et blanc très épurée et des dialogues en champs-contre-champs inversés (on ne voit pas le personnage qui parle). Il remplit parfaitement son objectif : dépeindre les rapports des uns et des autres au genre, aux cases construites pour chacun et légitimées au plus haut, comme en témoigne un discours d’Erdogan en fond sonore de l’une des scènes du film.

Baglar

Autre film turc primé cette année, Baglar réalisé par Berke Bas et Melis Birder est un documentaire suivant une équipe de basketball originaire de la région de Diyarbakir, en plein coeur du conflit turco-kurde. L’équipe est prometteuse et a toutes ses chances de faire son entrée en ligue 2, seulement les circonstances n’en veulent pas toujours ainsi : quand des raids aériens tuent 34 jeunes kurdes, l’émotion est telle qu’elle se répercute évidemment sur les jeunes basketteurs. Les réalisateurs réussissent un coup de maître en dépeignant une jeunesse confrontée à la violence tout comme la symbolique politique et identitaire du sport.

Speed Sisters

On reste dans le documentaire sportif mais on change de pays avec Speed Sisters. Quelque soit votre background, une promesse : vous allez kiffer un film de voiture. Il faut dire que c’est loin d’être traditionnel puisque ce sont des femmes dans les voitures de courses et que cela se passe en Palestine. Ce documentaire ne se contente pas seulement de dire bêtement « regardez les femmes peuvent-être libérées dans le monde arabe » mais est un joli portrait de 4 forts caractères, sur fond politique. Sa réalisatrice Amber Fares met en confrontation des réactions paradoxales, où se côtoient « tu devrais couvrir ta tête », « tu ferais mieux de devenir médecin » et la fierté qu’inspirent ces femmes quand les courses automobiles deviennent une revendication nationale. Pour nos pilotes aussi le poids des traditions et des perceptions se fait sentir quand il s’agit de faire des choix : « Si tu devais choisir entre un mari et la course automobile, tu choisirais quoi ? Moi un mari évidemment… »

Sonita

Autre destin de femme, en Iran cette fois, c’est celui de Sonita. Dans ce documentaire éponyme, la jeune afghane sans papiers se découvre une passion pour le rap. Quand son frère veut se marier, la famille doit trouver 9000 dollars de dote, comme le veut la tradition. Leur seule solution pour avoir cette somme est de marier Sonita. Désespérée de ce destin qui ne lui convient pas, il ne lui reste plus qu’à demander à la réalisatrice du documentaire, Rokhsareh Ghaem Maghami de « l’acheter ». Le reste du film n’est que tourmente entre ce choix difficile qu’il lui revient de prendre et la seule passion de Sonita : le rap.

A Syrian Love Story

Voici un autre documentaire dans lequel le réalisateur, Sean Mcallister, se retrouve à prendre une part plus importante qu’il ne devait le penser au départ. Dans une Syrie qui s’ouvre au tourisme, il rencontre Amer, un palestinien militant pour les libertés qui est tombé amoureux de sa femme Raghda, rebelle syrienne, en prison. Alors que la guerre civile se déclenche, les autorités arrêtent Mcallister et visionnent les vidéos qu’il a déjà tourné sur la famille. Menacés, Amer, Raghda et leurs trois enfants se voient obligés de fuir vers le Liban, puis vers la France. A Syrian Love Story est un documentaire au temps long, près de 4 ans où l’on a le temps de s’attacher à une famille déracinée qui avance sur un fil pour ne pas imploser. La force des personnages est bouleversante et la place que le réalisateur s’est faite dans leur vie, plus que de suivre le périple de réfugiés, permet une proximité et une identification à cette famille presque comme les autres, pleine d’amour et de haine, d’ambition d’espoirs et de déceptions.

Köpek

Veritable coup de coeur de cette édition,  Köpek (« chien » en turc) est un premier long-métrage de la réalisatrice Esen Isik qui nous propose de suivre le destin de quatre personnages dans Istanbul sur une journée. A priori, ils sont assez différents : il y a ces deux gamins qui vendent des mouchoirs au passants, il y a cette femme originaire d’un petit village qui se retrouve dans la grande ville après un mariage ordinaire et il y a cette femme transgenre. En réalité leur point commun est d’être les invisibles de la grande machine Istanbul, soumis à la violence des dominants (le père, le mari, les passants, la police). Köpek est un film plein d’amour et de mélancolie, une production à fleur de peau qui invite à porter un regard totalement différent sur la grande ville turque : difficile d’en sortir indemne. 

Kedi

Après les chiens, les chats. Kedi (« chat » en turc) est un documentaire plein de promesses dont la bande-annonce avait récemment fait le buzz chez tous les amoureux d’Istanbul. La réalisatrice Ceyda Torun suit les chats dans différents quartiers de la ville en interrogeant ceux qui les côtoient chaque jour et les connaissent mieux que personne. Même si le film fait parfois carte postale, l’angle félin est passionnant pour aborder une ville qui serait définitivement autre sans eux. D’ailleurs après visionnage, impossible à tous les coins de rue de ne pas considérer chaque chat comme une personne importante à la personnalité unique.

#Resistayol

Plongée dans le milieu activiste LGBTI d’Istanbul dans une période de changement, le documentaire de Rüzgâr Buşki devait initialement suivre le parcours d’une militante transgenre. Mais débutent à ce moment les manifestations de Gezi et s’ensuivent gayprides et différentes manifestations, soit l’occasion de rencontrer à travers l'oeil du réalisateur des personnes hautes en couleurs, leur engagement et leurs espoirs face à ce grand mouvement qui traverse la Turquie. Le tout est monté de manière exubérante avec quelques séquences sous acide, Buşki expérimente pour rompre avec une narration trop traditionnelle et ça marche plutôt bien.

Yallah! Underground

Autre documentaire au long court, celui de Farid Eslam qui propose dans Yallah! Underground un voyage à travers le Moyen-Orient (Égypte, Liban, Palestine, Israël, Jordanie) sur 5 ans et sous un angle un peu particulier : celui des jeunes artistes et musiciens underground de la région. Avant, pendant, et après les « Printemps arabes », outre l’occasion de découvrir des jeunes gens prometteurs et talentueux, ce film est aussi un moyen de prendre la température de la jeunesse créative quant aux sujets de politique et de société : place de la femme, religion, occident, fraternité arabe, oppression et liberté d’expression. Farid Eslam propose un beau panorama, « must see » pour qui sait que le présent et l’avenir du Moyen-Orient se passe aussi « sous la terre », entre les mains de ses jeunes habitants créatifs et revendicateurs.

Paradise

Terminons sur un premier-long métrage venu d’Iran, très indépendant pour le coup puisque tourné illégalement et co-produit par Yousef Panahi, le frère de Yafar Panahi (réalisateur iranien interdit de tournage pour 20 ans mais qui sait si bien contourner la censure comme il l’a démontré avec son dernier film Taxi Teheran, nda). Paradise suit une jeune institutrice dans une école pour filles où la morale islamique est la norme. Le réalisateur Sina Ataeian Dena signe un film qui entend mettre en lumière la violence subie par les femmes et souvent reproduite par elles mêmes dans une société polarisée entre progressistes et conservateurs. Entre le charisme de l’actrice principale et les plans magnifiques à la palette desaturée, pensés de manière géometrique, il y a fort à parier que vous entendrez certainement très vite parler de Paradise, déjà programmé dans plusieurs festivals européens dont celui de Locarno en 2015.