Existrans' : quand les LGBT marchent sur Paris

Article publié le 18 octobre 2016
Article publié le 18 octobre 2016

Samedi 15 octore, la défense des droits des transsexuel(le)s et intersexes s'est exprimée sur les pavés parisiens. Reconnaissantes des avancées sur le sujet grâce à la loi promulguée mercredi dernier, les militant(e)s estiment malgré tout que leurs revendications sont loins d'être satisfaites. Reportage.

« Ta gueule, le psy, tu nous fatigues. » Bénies par un soleil radieux, les rues de Paris résonnent d'un nouveau slogan, rarement entendu lors des parades dans la capitale. Une manif' contre le statut des psyschologues français ? Non, un défilé haut en couleur des transsexuel(le)s et des intersexes qui s'étale sur une centaine de mètres. Sur les boulevards parisiens, c'est donc une foule disparate qui bat le pavé avec le sourire, des tenues bariolées et différents slogans. Mais si une partie de communauté LGBT scande l'épuisement face à une certaine psychologie, c'est aussi parce qu'elle en a marre d'entendre les mêmes promesses et de constater les mêmes effets de manche. 

La France fait preuve d'un retard important en terme d'accompagnement des transsexuel(le)s dans leur choix ainsi que dans la reconnaissance de leur identité. Un retard que le pays a tenté de combler avec un projet de loi intitulé « Justice du XXIème siècle », adopté mercredi dernier par l'Assemblée nationale. Principal intérêt : il faciliterait le changement de sexe à l'état civil des transsexuels. Mais pour Laurent et Annick, ce n'est pas suffisant. Ou trop tard. Dans les rangs de la vingtième marche Existran's, le couple est venu témoigner du calvaire de leur défunte fille Ana. La jeune fille ne supportait pas l’identité masculine qu’on lui avait assignée sur la base de son sexe biologique. Ses parents, compréhensifs, tout comme l’entourage de l’adolescente, voulaient tout faire pour l’aider au mieux à vivre avec son corps et son choix personnel. « On ne savait pas à qui s’adresser, se désole le père. Nous avions entendu parler d’un psy qui avait participé à un rapport de l’Assemblée nationale. Nous y avons donc emmené Ava pour l’aider, pas pour la soigner ». Pour Annick et Laurent, les prescriptions médicamenteuses ont eu un effet désinhibiteur sur les pulsions suicidaires de leur fille. « Nous tentons de faire reconnaître une faute professionnelle par une procédure à l’amiable. C’est pour Ava que nous sommes là aujourd’hui », conclut-il.

« Une bataille de gagnée, mais pas la guerre »

Les quelques milliers de personnes qui marchent dans les rues de Paris ont chacune leur raisons. Certains sont venus en curieux soutenir une cause qu'il juge légitime. Pour d'autres, la manifestation est même l'occasion de souligner que le texte adopté par l'Assemblée est une bonne chose pour les droits de la communauté LGBT. Ainsi d'après Florence, présidente de l’association lyonnaise contre la transphobie Le Jardin des Tla loi représente « une avancée dans la reconnaissance des transsexuels et des intersexes par l’État ». Le texte définitivement adopté par l'Assemblée nationale permettra aux personnes majeures ainsi qu'aux mineures émancipées de demander un changement d'état civil (prénom et mention du sexe) devant un tribunal de grande instance. La procédure est ainsi facilitée et surtout « démédicalisée ». L'article 61-6 de la loi énonce en effet que « le fait de ne pas avoir subi des traitements médicaux, une opération chirurgicale ou une stérilisation ne peut motiver le refus de faire droit à la demande ». Auparavant, les individus engagés dans cette procédure devaient fournir aux juges un certificat médical, et donc subir parfois des opérations ou des traitements hormonaux pour pouvoir accéder à la reconnaissance de l'identité qu'ils souhaitaient. Aujourd'hui, cet argument médical ne peut plus fonder un refus du juge d'accorder le changement d'état civil.

Au-dessus de la mêlée, Camille, une grande rousse avec des lunettes noires arrive à se montrer un peu mieux que les autres. Elle porte une pancarte « La Trans insoumise » qui parodie ou s'inspire - c'est selon - du tout nouveau projet du candidat du Parti de gauche, Jean-Luc Mélenchon : « La France Insoumise ». Quoi qu'il en soit, Camille marche contre la loi, qu'elle trouve lacunaire. « Au regard de ce qui a été publié, on peut toujours contester une demande de changement d’état civil au titre d’un passing (qui se réfère aux propriétés qui permettent à une autre personne de juger de l'identité sexuelle d'une autre personne, ndlr) qui ne conviendrait pas au juge, aux croyances et au pouvoir en place », explique-t-elle. 

Les associations qui défilent entre Belleville et Châtelet l'affirment clairement : il ne faut plus que la procédure de changement de sexe et de prénom ne se fasse au sein d'un tribunal, face à un juge qui estimera la qualité des arguments fournis. Or, le même article 61-6 du projet de loi « Justice du XXIème siècle » dispose : « Le Procureur de la République constate que le demandeur remplit les conditions fixées à l’article 61‑5 et ordonne sous trois mois la modification de la mention relative au sexe ainsi que, le cas échéant, aux prénoms, à l’état civil ». Comprendre : le juge continue de limiter le droit à l'autodétermination des individus. Les militants exigent donc que le changement d'état civil se fasse tout simplement en mairie, devant un officier d'état civil. 

Des souffrances quotidiennes

Les conséquences d’un manque de médiatisation et d’éducation sur la situation des transsexuel(le)s, Chloé les connaît bien. Cette étudiante en langue à Nice affronte régulièrement « cette absence de légitimité que l’on donne aux transsexuel(le)s, les questions sur les parties génitales… ». Des comportements qui contribuent à une ostracisation et une précarisation des individus transsexuel(le)s et intersexes. Claire, salariée chez Orange, quant à elle, s’estime chanceuse. Elle travaille dans une entreprise ayant signé une charte LGBT en 2008. Elle est néanmoins consciente que la transition qu’elle a initiée dans son identité de genre n’aurait pas pu se faire partout ailleurs. « Lorsque cette décision n’est pas accompagnée par l’entreprise, cela se finit toujours par un licenciement pour de mauvaises raisons. Pour le recrutement, le problème est encore plus grand », précise-t-elle.

Mais lors de cette parade qui déferle sous les couleurs variées du drapeau LGBT, l’heure est aussi à la fête. Les manifestant(e)s dansent sur l’air de Lady Gaga intitulé « I was born this way ». Lorsque l’on interroge sur les avancées qu’a connu la cause défendue par le collectif Existrans', on évoque tout d’abord le nombre de personnes présentes, estimées entre 1 000 et 1 500 par l’organisation de la marche. Florence était présente lors de la première manifestation, en 1996. Elle se réjouit elle aussi de voir un cortège « d’un kilomètre, lorsque le premier mesurait à peine 200 mètres ». Maria, une passante croise la manifestation par hasard. Sa réaction corrobore le sentiment de Florence : « Aujourd’hui, c’est pas comme dans le temps où il fallait faire "comme ça" et tout le monde faisait pareil. Aujourd’hui on est trop nombreux. Il y en a qui ne sont pas d’accord, ils sont très nombreux aussi. Chacun doit faire ce qu’il veut ».

Reste une question : quand la cause des transexuel(le)s et intersexes sera-t-elle satisfaite ? Lorsque, comme le demande le collectif Existrans, « le changement d’état-civil [sera] libre et gratuit en mairie » ? Quand « le suivi médical [des trans et intersexes sera] de qualité, respectueux et dépsychiatrisé » ? Ou encore lorsque « le libre choix des parcours médicaux [se fera] sur la base du consentement éclairé, avec le maintien des remboursements en France et à l’étranger » ? Pour Claire, l’aboutissement de son militantisme ressemble à autre chose. Elle se sentira victorieuse « quand ce sera un non-évènement de voir un trans dans la rue ».

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Cet article a été rédigé par la rédaction de La Parisienne de cafébabel. Toute appellation d'origine contrôlée.