Exécutions à Victory : la face B de l'Amérique

Article publié le 13 juin 2016
Article publié le 13 juin 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Deux doigts de frisson et un zest d’ennui

A la frontière entre le livre d’horreur et le roman noir.

Dans ma sélection de livres à dévorer cet été, je m’étais contenté des productions de Dennis Lehane et de Tony Hillerman. Puis un ami m’a proposé la lecture du roman de Craig Zahler publié chez Gallmeister dans leur nouvelle collection Néo Noir. On connaît cet éditeur pour diffuser des auteurs qui, comme David Vann, ne sont pas d’une gaité absolue. Mais là, on franchit clairement un cran supplémentaire tant cette production hybride se trouve à la frontière entre le livre d’horreur et le roman noir.

Ça commence par une grosse baffe. Un homme d'affaires désemparé se suicide après une courte conversation avec Jules Bettinger, détective rugueux et asocial. Après cet incident, ce flic, décoré à de multiples reprises, est alors muté à Victory. Passant de la chaleur de l'Arizona au nord glacial, il y découvre une ville fantôme, effondrée sur elle-même où la pègre locale et flics se sont accordés pour dépecer la carcasse de cette bête mourante. Une ville où les pigeons ne s’arrêtent que pour y mourir ou finir enfoncés dans le larynx des suspects, et dont le taux de criminalité est certainement le plus élevé des Etats-Unis.

Avec son nouveau partenaire, un inspecteur également rétrogradé après avoir brutalisé un suspect,  il est chargé d’enquêter sur un double homicide dans lequel des policiers ont été tués. Cet événement, prélude à une série d'exécutions sordides, marque pour Jules Bettinger le début d’une descente inexorable aux enfers. Et, pour sauver sa famille, il choisit alors d’agir avec les mêmes règles que flics et truands de Victory : chantage, violence extrême, intimidation et meurtre. Suivant frénétiquement cette chute, on ne sait jamais où situer le curseur entre bons et mauvais tellement les zones d’ombre sont nombreuses.

La seconde moitié du livre se passe quasiment en une nuit avec une chasse à l’homme dont les policiers sont les victimes. Et c’est là que l’ennui commence à saisir le lecteur. Dans un cadre où rien ne déborde, dont les personnages sont parfois leur propre caricature, Zahler se perd en de longues, très longues descriptions, multipliant les clichés du genre gore ad nauseam. Au fil d’interminables paragraphes, on ne compte plus les cadavres en décomposition, les nouveau-nés croupissant dans le caniveau et les éternels pigeons morts (Victory, la ville où les pigeons se crachent pour mourir). Ce luxe de détails ne fait pas forcément avancer l’intrigue, Zahler s’enlise dans les effets de style et nous, on lutte avec acharnement pour ne pas sauter des chapitres entiers.

Violent et graphique, Craig Zahler ne craint pas de mettre le lecteur mal à l'aise dès les premières pages, en le plongeant dans un monde de brutalité spontanée, qui laissera les plus sensibles à bout de souffle. Il faut concéder au bougre une qualité d’écriture hyper-maîtrisée, parfois surprenante qui reproduit parfaitement les codes cinématographiques du thriller dans un contexte parfois proche du buddy movie. Et c’est bien là que le bât blesse : tout en montrant du style, Craig Zahler lorgne un peu trop sur la filmographie et les codes des maîtres d’Hollywood. La description quasi chirurgicale des corps découpés fait penser irrémédiablement à la patte de David Fincher dans Seven et le portrait de Victory serait une sorte de piqûre de rappel proustien sur quiconque aurait passé trop de temps à admirer les villes noires, sales, décrépies et brumeuses de John Carpenter dans New York 1997, Le prince des ténèbres ou The fog. Plus qu’un roman à proprement parler, Zahler nous livre alors le scénario d’un long métrage. Ceci ne semble pas étonnant tant on connait l’appétence du bonhomme dont le premier film avec Kurt Russel sortira fin 2015.

Victory, l’Amérique d’aujourd’hui ?

Et si son roman n’était pas une énième histoire de flic à la dérive tentant de sauver sa famille mais plutôt la mise en abîme d’une société dont les villes en faillite se transforment en ruines depuis la crise de 2008. Et si en construisant cette atmosphère urbaine, oppressante et morbide, Zahler nous amenait finalement sur un autre chemin. Victory, centre-ville déserté et sinistre, où des sans-abris, noirs évidemment, traînent leur misère, fait écho à Détroit. Détroit : autrefois Motor City, fief de General Motors, Ford et Chrysler, est devenu Murder City, l'une des villes les plus dangereuses du pays.

Encore une fois la grande faiblesse de ce livre réside dans son style et, passé les premiers uppercuts, Exécutions à Victory ne remporte pas la victoire au poing. Si vous aimez les thrilleurs menés de façon haletante, changez de crèmerie. On attendra cependant avec une pointe de curiosité masochiste son adaptation cinématographique, Hollywood devenant le nouveau terrain de jeu de Craig Zahler.

Gabriel Lancaster

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Exécutions à Victory de S. Craig Zahler    

Traduit par Sophie Aslanides et édité chez Gallmeister dans la collection Néo Noir

Les premières lignes

Le pigeon mort vola dans la nuit, frappa Doggie au visage et retomba sur le sol, où ses griffes rigides raclèrent bruyamment l’asphalte tandis qu’il roulait sur le trottoir vers l’est. Des yeux qui ressemblaient à des huîtres rouges se levèrent pour regarder au fond de la ruelle.

Quatre hommes vêtus de costumes bien taillés soutinrent le regard du clochard, l’observant à travers le nuage de buée créé par leur respiration. Le premier du groupe était un grand type noir, celui qui avait fait voler le pigeon d’un coup de pied comme s’il s’était agi d’un ballon de foot.

— Foutez-moi la paix, dit Doggie, bien installé sur un bon morceau de carton.

Les yeux de l’individu le plus proche brillèrent d’un coup, et les narines béantes de son large nez qui ressemblait à celui d’un taureau émirent un jet de buée. À hauteur de son épaule gauche se tenait un Asiatique très mince dont le visage grêlé semblait ne pas être doté des muscles nécessaires à la production d’un sourire (…)