Européennes : L'homme qui murmurait à l'oreille des moutons

Article publié le 22 mai 2014
Article publié le 22 mai 2014

« Très chers moutons du Gargano, le 25 mai c’est votre jour. Votez et faites voter les autres » Franco Arminio qui se définit comme « paesologue », a mis en place une campagne de pub pour les élections qui devrait marquer les esprits et remporter une mention spéciale pour sa créativité, à défaut de résultats. Après les poules et les vaches c’est aux moutons qu’il s’est adressé. Entretien.

Les cam­pagnes élec­to­rales sont sou­vent riches en sur­prises et en idées sor­ties du ma­nuel. Mais en gé­né­ral, elles ne suivent pour­tant qu’une seule règle : celle de l’ef­fi­ca­cité. La course au Par­le­ment eu­ro­péen nous aura of­fert une flo­pée d’images ori­gi­nales qui au­ront au moins réussi à égayer une com­pé­ti­tion élec­to­rale qui peine à pas­sion­ner les ci­toyens. En Ita­lie on a ainsi vu ar­ri­ver l’homme qui mur­mu­rait aux mou­tons de­puis ses luxu­riantes terres du « Gar­gha­nis­tan » (Le Gar­gano est une ré­gion du sud de l’Ita­lie, ndlr) Il ne s’agit pas d’une pa­ro­die du per­son­nage du roman de Ni­cho­las Evans, L’homme qui mur­mu­rait à l’oreille des che­vaux, in­ter­prété par Ro­bert Red­ford dans le film du même nom, mais de Franco Ar­mi­nio. Pur pro­duit de la Cam­pa­nie, de l’Ir­pi­nia plus pré­ci­sé­ment, Arminio est poète, écri­vain, ita­lien et can­di­dat de la liste Tsi­pras dans la cir­cons­crip­tion du Sud. In­tri­gués, nous sommes allés à sa ren­contre pour en ap­prendre un peu plus sur ses idées et ré­vé­ler les se­crets de cette course, ou di­rons nous de cette trans­hu­mance sur les routes de  Bruxelles et Stras­bourg.

ca­fé­ba­bel : Après les poules, les vaches et les chiens ils ne manquent plus que les four­mis. Que re­pré­sentent les ani­maux que vous avez ren­con­trés jus­qu’à au­jour­d’hui ?

Franco Arminio : J’ai écrit un livre in­ti­tulé La sou­ris rê­veuse et autres ani­maux de la cam­pagne. Mon dis­cours sur les ani­maux re­monte à long­temps. Je pense sim­ple­ment qu’on au­rait bien be­soin d’un grand bol d’hu­mi­lité. Nous ne sommes pas les maîtres du monde.

CB : Est-ce que c’est votre ma­nière de ré­pondre à ceux qui traitent les élec­teurs comme un trou­peau ?

Franco Arminio : Dans ce cas pré­cis, il n’est pas ques­tion de l’élec­to­rat. J’ex­prime sim­ple­ment mon amour pour les ani­maux et pour toutes les choses qui vivent sur cette pla­nète. Je trouve ça aber­rant que l’on se com­porte comme si nous étions les seuls ha­bi­tants sur cette pla­nète. Ce n’est pas du tout le cas.

« Très chers mou­tons du Gar­gano, le 25 mai c’est votre jour. Votez et faites voter les autres. »

CB : Il y a quelques jours, An­gelo Mas­tan­drea du Ma­ni­feste a mon­tré son sou­tien via Fa­ce­book en pos­tant « Je suis un mou­ton du Ci­lento, je vote Franco Ar­mi­nio au nom de tous les ca­cio­ca­vallo (un fro­mage au lait de vache, ndlr) du Val de Diano. Em­me­nons la pas­tiera (gâ­teau tra­di­tion­nel ita­lien, ndlr), la vraie, à Bruxelles ». Tien­drez-vous vos pro­messes une fois élu ?

Franco Arminio : Bien sûr que j’ap­por­te­rai le meilleur de notre ter­roir à Bruxelles. Cela ne me coûte rien d’ame­ner du fro­mage ou des gâ­teaux.

CB  : Dans une autre de vos vi­déos où vous vous trou­vez en Ir­pi­nia en plein hiver, en­touré de neige et d’arbres nus, vous as­su­rez que la « dé­so­la­tion » pren­dra fin le 25 mai. Qu’est ce que cela veut dire ?

Franco Arminio : Cela fait très long­temps qu’on parle de chan­ge­ment dans le Sud, mais au mo­ment du vote c’est comme si tout se blo­quait et les vieilles lo­giques re­font sur­face. Il y a trop de choses dont le Sud n’ar­rive à pas se sor­tir. Il ne s’agit pas que de la dé­so­la­tion des zones re­cu­lées et sous-peu­plées mais aussi de la dé­so­la­tion qu’en­gendre le manque de li­berté.

CB : Y a-t-il un sens caché der­rière le dis­cours sur la na­ture ou s’agit-il sim­ple­ment d’une cam­pagne à fort im­pact mé­dia­tique ?

Franco Arminio : Je ne crois pas que mes vi­déos aient eu un fort im­pact mé­dia­tique. Pour y ar­ri­ver j’au­rais du en faire une sur le sexe ou la re­li­gion. Un dis­cours dé­li­vré de­vant un cru­ci­fix ou un autre ré­cité « en slip » au­raient fait scan­dale. Mais ce n’est pas ce que je re­cherche, je veux créer des images. Je suis un écri­vain d’images et réa­li­sa­teur de do­cu­men­taires. J’uti­lise mes res­sources.

CB : Vous vous dé­cri­vez comme « pae­so­logue », de quoi s’agit-il et qu’est-ce qu’un spé­cia­liste comme vous peut ap­por­ter à l’Union eu­ro­péenne ?

Franco Arminio : C’est une ques­tion qui ap­pelle une ré­ponse plu­tôt longue. Pour ré­su­mer au maxi­mum je di­rais que c’est une forme d’at­ten­tion por­tée aux lieux et aux êtres vi­vants. J’amè­ne­rai à l’Eu­rope l’at­ten­tion aux lieux et aux êtres vi­vants qui manque au ca­pi­ta­lisme.

CB : Vous en­glo­bez dans la « pae­so­lo­gie » des lieux aban­don­nés, des flaques, des gares. Pen­sez-vous vrai­ment que l’Eu­rope ait be­soin de se pré­oc­cu­per de la dé­so­la­tion de ces lieux, que peut-elle faire concrè­te­ment pour une flaque ?

Franco Arminio : Pour­quoi l’Eu­rope de­vrait uni­que­ment s’oc­cu­per des banques et des ban­quiers ? On doit par­tir du prin­cipe que la vie ap­pa­raît en marge de tout le reste. En son cœur, l’Eu­rope est morte. Elle est morte par­tout où la dic­ta­ture de l’éco­no­mie règne. En ce qui concerne les flaques, il ne de­vrait pas y en avoir sur les routes. J’aime le Tiers Pay­sage, les lieux né­gli­gés par l’homme mais là où passent les voi­tures, je fais comme s'il n’y avait pas de flaques.