Européennes : Juncker se voit-il trop beau ?

Article publié le 5 juin 2014
Article publié le 5 juin 2014

Martin Schulz, Guy Verhofstadt, Jean-Claude Juncker, Ska Teller, Alexis Tsipras. Il est fort possible que ces noms ne vous disent rien du tout, et pourtant vous avez peut-être indirectement voté pour eux, lors des élections européennes.  Petit point sur les conséquences méconnues de votre bulletin de vote sur la future présidence de la Commission. 

Évéène­ment A : Cinq groupes po­li­tiques du Par­le­ment eu­ro­péen ont pré­senté un can­di­dat au poste de pré­sident de la Com­mis­sion avant les élec­tion eu­ro­péennes.

Évè­ne­ment B : Les ci­toyens eu­ro­péens votent aux élec­tions eu­ro­péennes sans connaître ces can­di­dats et sans sa­voir que leur vote pour­rait in­fluen­cer la pro­chaine pré­si­dence de la Com­mi­ssion.

Ques­tion : Dans quelle me­sure ces évé­ne­ments peuvent-ils conduire à l'élec­tion dé­mo­cra­tique du pré­sident de la Com­mis­sion ? 

Bar­roso, le cha­risme en moins

Mar­tin Schulz, Guy Ve­rhof­stadt, Jean-Claude Jun­cker, Ska Kel­ler, Alexis Tsi­pras. Il est fort pos­sible que ces noms ne vous disent rien, à moins que vous ne soyez em­ployé à Bruxelles, étu­diant en Po­li­tiques Eu­ro­péennes, ou bien membre de leur fa­mille mais il n'est pour­tant pas impos­sible que vous ayez in­di­rect­ement voté pour eux lors des élec­tions eu­ro­péennes. 

À noter que Jun­cker di­rige le groupe mul­ti­par­tite dis­po­sant de la plu­part des sièges au Par­le­ment et que ses col­lègues le consi­dèrent suc­ces­seur lé­gi­time de l'ac­tuel pré­sident de la Com­mis­sion, José Ma­nuel Bar­roso.

Mais ils se trompent. Le Par­le­ment eu­ro­péen a tenté d'in­fluen­cer le choix du pro­chain lea­der du pou­voir exé­cu­tif de l'Union eu­ro­péenne en sim­pli­fiant une pro­cé­dure com­plexe. Néan­moins, si l'on consi­dère les ré­sul­tats des élec­tions de­puis une autre pers­pec­tive, Jun­cker ap­pa­raît comme la pire op­tion pos­sible pour la pré­si­dence de la Com­mis­sion. 

S'il y a une conclu­sion que les di­ri­geants de l'UE peuvent tirer des ré­sul­tats des élec­tions eu­ro­péennes, c'est que les ci­toyens sont mé­con­tents de la voie em­prun­tée ac­tuel­le­ment par l'UE. Ils ne sont pas né­ces­sai­re­ment anti-Eu­rope, mais le vi­rage vers l'ex­trême-droite pris par la France et le Royaume-Uni, de même que celui pris vers l'ex­trême-gauche par le Por­tu­gal et la Grèce, ré­vèle que le main­tien d'un statu quo n'est plus ac­cep­table. Le vote pour les ex­trêmes est un vote contre l'aus­té­rité.

L'élec­tion de Jun­cker, un chré­tien-dé­mo­crate conser­va­teur, clone terne et peu cha­ris­ma­tique de Bar­roso, po­se­rait alors pro­blème. L'an­cien Pre­mier mi­nistre du Luxem­bourg n'in­carne en au­cune ma­nière un chan­ge­ment dans la po­li­tique eu­ro­péenne. Or, pour contrer les eu­ros­cep­tiques, l'Eu­rope a be­soin d'un lea­der ca­pable d'in­suf­fler de l'es­poir : un lea­der qui se fasse le sym­bole d'une Eu­rope dy­na­mique.

Le fait que le PPE [Parti po­pu­laire eu­ro­péen, ndlt.] ait choisi Jun­cker a ainsi placé le Conseil eu­ro­péen face à un pro­blème : il est dé­sor­mais à la fois le can­di­dat le plus sou­tenu et le moins dé­si­rable pour ce poste. La quête du nou­veau pré­sident pour la Com­mis­sion re­tour­ne­rait donc à la case dé­part.

Jun­cker, c'est qui ?

Si le Conseil eu­ro­péen dé­ci­dait de re­je­ter la pré­ten­tion de Jun­cker à ce poste, cela pour­rait conduire au mé­con­ten­te­ment de cer­tains, qui met­traient en cause le ca­rac­tère dé­mo­cra­tique de l'élec­tion du pré­sident de la Com­mis­sion.

Cette cri­tique se­rait pour­tant dé­pla­cée. Consi­dé­rer que Jun­cker a été élu dé­mo­cra­ti­que­ment à la pré­si­dence de la Com­mis­sion pré­sup­po­se­rait que les ci­toyens aient consciem­ment voté pour le PPE en sa­chant qu'ils don­naient ainsi éga­le­ment leur voix à Jun­cker. 

Ce n'est pas le cas. Le ma­ga­zine EUob­ser­ver a en­quêté dans les rues de cinq États membres dif­fé­rents et a pu confir­mer ce que nous sa­vions déjà : très peu de gens ont en­tendu par­ler du Spit­zen­kan­di­da­ten (en al­le­mand, ce mot fait ré­fé­rence aux can­di­dats que les par­tis mettent en avant en tant que leurs fa­vo­ris, ndlr), et en­core moins nom­breux étaient ceux qui avaient conscience de l'in­fluence de leur vote sur la pro­chaine pré­si­dence de la Com­mis­sion.

De plus, les ré­sul­tats des élec­tions donnent aux lea­ders eu­ro­péens de nom­breuses rai­sons pour jus­ti­fier leur dé­ci­sion d'igno­rer Jun­cker. Son groupe po­li­tique a perdu 61 de ses sièges au Par­le­ment eu­ro­péen : c'est plus qu'au­cun autre groupe. Si l'on consi­dère, de plus, la pré­sence au Par­le­ment d'un groupe de gauche plus fort et d'un plus grand nombre d'hommes po­li­tiques de droite, le fait de nom­mer un autre homme po­li­tique pour­rait se jus­ti­fier par la prise en compte du vote des ci­toyens.

Mais afin d'évi­ter de ren­con­trer le même pro­blème avec d'autres can­di­dats, le Conseil eu­ro­péen devra choi­sir un homme po­li­tique de l'ex­té­rieur. Après tout, une des ob­jec­tions à la no­mi­na­tion de Schulz, Ve­rhof­stadt et Jun­cker comme can­di­dats à la pré­si­dence de la Com­mis­sion étaient que, en dépit de leur ap­par­te­nance à de groupes mul­ti­par­tites dif­fé­rents, ils se res­sem­blaient plus ou moins. Tous trois sont des fé­dé­ra­listes eu­ro­péens consi­dé­rés comme trop in­té­grés à la bulle de Bruxelles.

C'est pré­ci­sé­ment ce qui a conduit les ci­toyens à voter pour des par­tis ex­tré­mistes. Si les ci­toyens veulent un chan­ge­ment et qu'ils ne sont pas à même de dis­tin­guer les so­ciaux-dé­mo­crates des chré­tiens-dé­mo­crates ou des li­bé­raux, ils fi­ni­ront in­évi­ta­ble­ment par voter pour quel­qu'un qui pro­pose un son de cloche dif­fé­rent. 

De nom­breuses al­ter­na­tives ont donc été pas­sées en re­vues la se­maine der­nière. Chris­tine La­garde, di­rec­trice gé­né­rale du FMI, a été fré­quem­ment as­so­ciée au poste alors que, plus ré­cem­ment, Mi­chel Bar­nier, un autre membre de son parti, ainsi que Jan Peter Bal­ke­nende, l'an­cien Pre­mier mi­nistre néér­lan­dais, sont ap­pa­rus d'après les ru­meurs comme de pos­sibles « can­di­dats de com­pro­mis ». Le pro­blème avec La­garde, Bar­nier, et Bal­ke­nende est qu'ils sont tous trois des hommes po­li­tiques de centre-droit, et fa­vo­rables à­ des me­sures d'aus­té­rité.

Tony, un ami qui vous veut du bien

Dans ces condi­tions, En­rico Letta, un chré­tien-dé­mo­crate de centre-gauche ap­par­te­nant au parti du Pre­mier mi­nistre ita­lien Mat­teo Ren­zi, convien­drait mieux. Tou­te­fois, Mario Dra­ghi étant ac­tuel­le­ment pré­sident de la Banque cen­trale eu­ro­péenne, il est sta­tis­ti­que­ment im­pro­bable qu'un autre ita­lien ac­cède à un poste aussi im­por­tant. Tony Blair, lui aussi, pour­rait être un ex­cellent can­di­dat. Il est pos­sible qu'il di­vise l'opi­nion pu­blique dans son pays, mais il pour­rait néan­moins être une fi­gure cha­ris­ma­tique à même de sou­te­nir une po­li­tique pro-eu­ro­péenne.

Fi­nal­e­ment, le Conseil eu­ro­péen pour­rait conti­nuer de fa­vo­ri­ser Jun­cker et se confor­ter dans l'idée que le pré­sident de la Com­mis­sion n'est après tout pas la seule haute fonc­tion à Bruxelles. Ce se­rait ce­pen­dant une er­reur. La vic­toire du PPE était une vic­toire à la Pyr­rhus et le fait que sa pré­sence au Par­le­ment ait chuté de 22% confirme de nou­veau que le mou­ve­ment chré­tien-dé­mo­crate est sur le dé­clin en Eu­rope. De plus, il se­rait très op­ti­miste de conclure que Jun­cker puisse ob­te­nir ce man­dat dé­mo­cra­ti­que­ment alors qu'une ma­jo­rité écra­sante d'élec­teurs en de­hors de Bruxelles n'a ja­mais en­tendu par­ler de lui. 

Le nou­veau di­ri­geant de la Com­mis­sion doit rompre avec les po­li­tiques d'aus­té­rité et être un lea­der puis­sant ca­pable de contrer les dis­cours anti-Eu­rope. Dans le même temps, cette nou­velle fi­gure de l'Eu­rope de­vrait ex­pri­mer le désir de mettre en place des ré­formes né­ces­saires, et non celui de faire de l'Eu­rope une fé­dé­ra­tion alors que ses ci­toyens tirent sur le frein à main. Jun­cker ne pré­sente au­cune de ces qua­li­tés.

L'Eu­rope a parlé, mais plu­tôt que de prê­ter aux ci­toyens des pa­roles qu'ils n'ont pas te­nues, les lea­ders de l'EU de­vraient écou­ter ce qu'ils ont vrai­ment à dire : fi­nis­sons-en avec l'aus­té­rité, mar­quons une pause dans le pro­ces­sus d'in­té­gra­tion, et com­men­çons à mettre en place de vraies ré­formes.