Europe, She Loves : des jeunes, baisés par l'avenir

Article publié le 17 février 2016
Article publié le 17 février 2016

Des étincelles divines. Si Europe, She Loves, le film d’ouverture de la section « Panorama Dokumente » de la Berlinale représente vraiment la façon d’aborder la vie des jeunes européens, cela veut bien dire « Bonne nuit, l’Union ».

L’Europe a échoué. Des jeunes qui ont la gueule de bois au lendemain de l’utopie titubent à travers les débris d’une idée qui avait été grande. On y voit Siobhan et Terry de Dublin : il se sont trouvés dans leur addiction à la drogue et veulent désormais essayer d’être cleans. Pendant ce temps, la jeune mère Veronika se débrouille comme elle peut en tant que go-go danseuse à Tallinn, alors que son plus grand chantier l’attend à la maison : son compagnon Harri ne s’entend pas du tout avec son fils Artur. À l’extrémité sud de l’Europe, Penny cherche quant à elle le bonheur, au loin : la jeune grecque veut quitter Thessalonique car elle ne voit plus d’avenir dans son pays. Son ami Niko, qui est déjà un peu plus âgé, devient de plus en plus un obstacle pour elle. Caro est elle aussi poussée hors de Séville, peu importe où, du moment qu’elle s’en va, bien qu’elle vienne tout juste de postuler pour une place en master. Idéalement, elle aimerait emmener son copain Juan, mais il préfère rester au pays.

Il est aisé de se reconnaître dans ces visages désemparés que nous montre Jan Gassmann dans son documentaire Europe, She Loves. Ces Européens dans leur vingtaine et dont les chemins ne se croiseront pas tout au long du film ne sont unis que dans l’absence de perspectives et d’objectifs. Coincés dans les limbes des boulots mal payés, ils se débrouillent comme ils peuvent, leur espoir en un avenir meilleur ayant disparu depuis bien longtemps. 

C’est un reflet qui fait mal : le semi-documentaire (plus de détails plus loin) est un anti-Auberge espagnole. La fête est finie, les idéaux d’un vivre ensemble rassemblant tous les peuples sont à terre, démolis. Au lieu de ça ? Une léthargie douloureuse dont nous sommes spectateurs paralyse les huit protagonistes. Le repli dans la sphère privée est complet : il n’y a plus une once d’envie de se battre dans leurs corps, ni pour les grandes causes, ni même pour leur propre bonheur. L’extérieur s’est transformé en ennemi, un ennemi extrêmement puissant contre lequel il ne vaut plus la peine de lutter. Le flux presque inexorable d’actualités catastrophiques, qui est balancé par la télévision ou la radio dans les foyers des protagonistes noie le film et son réalisateur dans un bruit de fond incompréhensible. Celui du sifflement et du couinement douloureux qui retentit justement de nos anciens postes radio quand on est à la recherche de la bonne fréquence.

Comme dans nos chambres d’enfants à l’époque, alors qu’on avait peur des méchants et des cauchemars, le lit reste le dernier refuge face à la cacophonie de la crise. À un moment ou à un autre, on voit les quatre couples nus, on les regarde et on les entend faire l’amour : leur corps entremêlés, ils se créent un bref répit des problèmes aux effets démesurés qui les attendent dehors. Baisés par l’avenir ? Fuck the Future !

Mais le fait que la caméra soit présente lors des scènes de sexe (probablement réelles) ne signifie pas que nous, spectateurs, ressentions automatiquement de la proximité ou de la compassion. Le film échoue malheureusement dans ses prétentions : la promesse d’être tout proche de ses protagonistes n’est pas tenue, bien que la caméra de Gassmann suive les huit personnes même jusque dans leurs chambres et sous la douche. (Ou justement à cause de cela ?)

C’est la faute au format, qui aurait mieux fonctionné en tant que long métrage pur : officiellement présenté comme un « documentaire », la fiche d’information du film indiquant qu'il s'agit d'un « rapprochement semi-documentaire des états d’âme de la génération entre 20 et 30 ans en Europe », des soupçons subsistent quant à la construction, à la réalité scénarisée. Les dialogues ont parfois l’air trop pointus pour passer pour des conversations que l’équipe du film a capturées par hasard. On peut constater quelque chose de similaire pour la caméra qui met un peu trop bien en scène les tournant et les conversations, mais reste trop présente dans les scènes au lit. Je reconnais que j’aime me tromper. Peut-être que le caméraman Ramon Giger avait réellement un rapport si intime avec les quatre couples qu’il avait le droit de les suivre jour et nuit pendant des semaines et que les cinéastes pouvaient ensuite ne garder que les morceaux de choix. Sans cette connaissance, sans cette classification, le spectateur est cependant inévitablement obligé de se poser la question suivante : quelle partie de la vie des quatre couples qui est montrée là est vraiment réelle et quelle part est mise en scène ?

Conclusion : Ce rapprochement de la façon d’aborder l’existence de jeunes européens tourmentés par la crise ne donne pas de courage pour l’avenir de l’UE. On ne peut plus attendre de cette génération dépressive ayant perdu toute motivation qu’elle se sorte encore une fois elle-même du pétrin. Ainsi, Europe, She Loves devrait avant tout être perçu comme un avertissement – malgré les nouvelles désastreuses arrivant en permanence (c’est vous que je regarde, la Pologne), il ne faut pas se replier sur soi-même. Le format « semi-documentaire » nuit cependant au film et lui enlève toute proximité à laquelle justement il aspire.

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Voir : 'Europe, She Loves' dee Jan Gassmann (pas de dates encore annoncées en France)

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Berlin. Toute appellation d'origine contrôlée.