Europe séculaire ou religieuse?

Article publié le 4 décembre 2009
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Article publié le 4 décembre 2009
Un brillant exemple d’unité et de diversité Rabbin Arthur Schneier Président de la Fondation Appel de la Conscience, grand rabbin de la synagogue Park East, New York Il est difficile de saisir comment le continent, qui a donné naissance aux grands idéaux universels de liberté et d’indépendance, ait pu, dans le même temps, devenir le berceau du nationalisme, du communisme et du fascisme.
L’Europe a été au centre de la création des idées et des événements qui ont déterminé les plus grands chapitres de l’histoire de la modernité. Hélas, une grande partie de ses accomplissements scolastiques et culturels ont été éclipsés par les guerres qu’elle a menées à la fois au sein de ses frontières, et contre ses voisins. Moi-même survivant de l’Holocauste, j’ai fait l’expérience de ce que l’Europe avait de meilleur et de pire à offrir. Heureusement, j’ai survécu et j’ai pu voir l’Europe renaître des ravages de la Seconde Guerre mondiale : une Europe déterminée à tirer les dures leçons du passé, et à aider les nations voisines à les enseigner. Depuis l’établissement de la Communauté européenne par Maastricht, elle s’évertue à réfréner les tendances nationalistes par le biais d’accords continentaux et d’un système de coopération internationale. Les conditions d’entrée dans l’Europe constituent un engagement aux principes de la gouvernance mondiale et de la dignité humaine de chacun. Le grand défi, à la fois moral et éthique auquel l’Europe est confrontée aujourd’hui, est centré sur la manière dont l’Europe saura faire preuve de compréhension et de respect de l’autre, tout en gérant la diversité religieuse. Pendant plus d’un millénaire, les juifs ont résidé en Europe, apportant ainsi une contribution à la société à travers la culture, les arts, la médecine et les sciences, ce tout en endurant des persécutions et des actes de discrimination. Jusqu’à l’Holocauste, les manifestations d’exclusion culturelle et de haine étaient très largement ignorées, et, contrairement à ce que certains peuvent se plaire à penser, elles teintent encore toujours l’Europe contemporaine. Malheureusement, le nationalisme enragé, la xénophobie et l’antisémitisme ont refait surface, notamment en ces heures d’instabilité et de difficulté économique. Nous vivons à une époque d’identités multiples. L’Europe peut devenir un brillant exemple d’unité et de diversité du fait de l’évolution constante de sa composition démographique. Afin de préserver les valeurs historiques de la civilisation occidentale tout en respectant la dignité d’une population hétérogène, il sera essentiel de promouvoir une coopération interreligieuse ainsi qu’un mode de coexistence pacifique. Bien que, au cours de ce dernier demi-siècle, l’attention du monde se soit détournée de l’Europe pour se concentrer sur l’Asie, je pense que l’Europe, en tant que gardien de la démocratie, n’a pas perdu l’occasion de jouer dans ce monde en transition un rôle majeur au sein d’un partenariat transatlantique avec les États-Unis.

Les fondations spirituelles de l’Europe

Bernd Posselt

Président de Pan-Europa Deutschland, Membre du Parlement européen pour Munich

Le débat sur l’élargissement et ses limites, mais également celui sur le traité constitutionnel, ont nettement remis à l’ordre du jour la question des fondations spirituelles de l’Union européenne. Le premier président de la République fédérale d’Allemagne, Theodor Heuss, un libéral, avait dit un jour que la culture européenne s’est construite sur trois collines : l’Acropole, le Capitole et le Golgotha – c’est-à-dire sur la philosophie grecque, le droit romain et le christianisme. Lorsqu’on regarde de près nos villes et villages européens, avec leurs églises au centre, on constate rapidement que, sans le christianisme, l’Europe n’aurait jamais pu se constituer. Cependant, nous ne souhaitons pas transformer l’Europe en un musée chrétien, mais vivre notre foi aujourd’hui, dans notre époque. Certes, les chrétiens ne sont plus majoritaires dans plus d’une région en Europe, bien que la culture européenne, aujourd’hui encore, reste toujours influencée par le christianisme. Mais Jésus nous exhorte à être le levain ou encore le sel de la terre. Si ni le levain ni le sel ne sont majoritaires, sans levain, on ne peut cuire de pain, et sans sel les aliments n’ont aucun goût. Il est intéressant d’observer que de plus en plus de politiques, de scientifiques et de pédagogues exigent de la part de l’Église une parole plus fortement missionnaire, car ils constatent que la société, dont ils portent la responsabilité, perd peu à peu l’assise qui la soutient. Et ce sont avant tout, contrairement aux xviiie et xixe siècles avec leur credo matérialiste et au xxe avec sa croyance pseudo-scientifique dans le progrès, une partie des élites qui suscitent les débats religieux. Quiconque est d’avis que la religion est accessoire dans un monde où la question religieuse joue un rôle de plus en plus important aura beaucoup de mal à résoudre raisonnablement les problèmes liés au vivre-ensemble des hommes. Non seulement les thèmes liés à la foi mais la foi elle même jouent un rôle croissant dans l’Europe agrandie. Et indépendamment de la conviction de chacun, la part de ceux qui pensent, ou tout au moins en ont l’intuition, que l’Europe en tant qu’îlot des non-croyants n’a aucun avenir, et qu’une foi bien comprise ne sépare pas et ne génère pas de conflits mais peut rassembler les hommes dans un respect mutuel, augmente.

L’Europe moderne et son union

Bekir Karlıga

Professeur, docteur Conseiller auprès du Premier ministre à Istanbul Président du comité de coordination turc de l’Alliance des civilisations

L’Europe moderne dépasse le simple espace géographique. C’est une expérience, une histoire, et un patrimoine culturel. Ce dernier n’est pas le fruit d’une seule société, nation, région, langue ou religion. Il s’est constitué et développé durant des siècles, à partir des apports de nombreuses populations provenant de différents espaces géographiques et parlant diverses langues. C’est pourquoi il est, d’une certaine manière, chinois, indien, égyptien, mésopotamien et même américain. De la même façon, il est également chrétien, juif, musulman, voire athée. Si toutes ces cultures n’avaient pu se développer, la culture européenne serait-elle celle qu’elle est aujourd’hui ? Toutefois, elle a très habilement intériorisé les patrimoines des autres cultures ; c’est même devenu une de ses composantes. Ainsi, ses valeurs ont gagné un caractère universel. Quand elle a tenté d’imposer avec violence ses valeurs à d’autres sociétés, elle n’a guère obtenu de résultats satisfaisants. Mais lorsque ces valeurs ont été présentées librement comme modèle, elles ont été très sollicitées. Au cours de son histoire, elle a su trouver le juste milieu entre les extrêmes. Se débarrassant des idéologies, elle a eu le courage de regarder à travers différentes perspectives et a pu alors réaliser de grandes réussites, ouvrant la voie à l’humanité. En revanche, quand elle a été en proie à l’obscurantisme – en particulier religieux et idéologique –, elle n’a pu éviter de tomber à la merci d’un vandalisme destructeur. L’Europe de l’avenir doit désormais éviter ces impasses et avancer dans la voix de la raison. Sans égoïsme ni brutalité, elle doit désirer et atteindre ces objectifs, non pas simplement pour elle, mais pour l’humanité entière. Voilà ce que j’attends de l’Europe, et c’est pourquoi j’oeuvre avec ardeur pour que mon pays prenne place au sein de l’Union européenne.