Europe et UE : la dangeureuse confusion des genres 

Article publié le 5 mai 2014
Article publié le 5 mai 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La confusion qui règne sur la différence entre l’Union européenne et l’Europe profite à différents intérêts anti-démocratiques. La politique du consensus règne à Bruxelles et toute critique des institutions est bannie du discours public pour cause d’euroscepticisme, rien d'étonnant alors à ce que les estimations annoncent de très faibles taux de participation pour le 25 mai.

« L’Eu­rope » et « l’Union eu­ro­péenne » semblent être de­ve­nus les termes les plus confon­dus de la po­li­tique eu­ro­péenne. L’Eu­rope dé­signe soit le conti­nent, soit les tra­di­tions de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne, un en­semble de va­leurs et une his­toire de com­mune. L’UE dé­signe, elle, en un en­semble d’ins­ti­tu­tions qui ont pour but de nous tirer vers ces va­leurs, sans forcément réus­sir à chaque fois.

unis dans un joyeux pêle-mêle ?

La confu­sion des genres entre UE et Eu­rope pourrait  té­moi­gner d’une note d’es­poir ou d’op­ti­misme. Mais celle-ci pro­fite bel et bien à cer­tains des­seins anti-dé­mo­cra­tiques. D’un côté, la Com­mis­sion eu­ro­péenne fait gaie­ment ap­pli­quer des me­sures sans avoir à prendre en compte l’opi­nion pu­blique. De l’autre, les gou­ver­ne­ments na­tio­naux sont plus qu’heu­reux de re­je­ter la faute sur Bruxelles quand il s’agit de po­li­tiques im­po­pu­laires. Des po­li­tiques ima­gi­nées et ap­prou­vées par le Conseil eu­ro­péen avec leur par­ti­ci­pa­tion di­recte. Bruxelles est de­ve­nue le sy­no­nyme des portes closes der­rière les­quelles les po­li­tiques na­tio­naux courent se ca­cher pour échap­per à une opi­nion pu­blique chan­geante, pré­fé­rant la com­pa­gnie de tech­no­crates et d’ex­perts « sen­sés ».

EU debate, le premier entre les candidats à la présidence de la Commission européenne

Tout, ou presque, a été dit sur le dé­fi­cit dé­mo­cra­tique des ins­ti­tu­tions de l’UE, qui prend no­tam­ment la forme d’un manque de cri­tique. Je ne dis pas que Bruxelles n’est pas assez cri­ti­quée. Mais il est dé­sor­mais plus cou­rant de dé­ni­grer Bruxelles que d’en faire l’éloge à tout bout de champ. L’un comme l’autre ne servent pas la dé­mo­cra­tie s’ils en res­tent au stade de la di­cho­to­mie et éludent la ques­tion de l’ana­lyse. C’est une forme de po­pu­lisme eu­ro­péen que de de­man­der aux gens  s’ils sont « pour où contre l’Eu­rope ? » La ques­tion à poser est celle-ci : « Qu’est ce qui de­vrait être amé­lioré dans la confi­gu­ra­tion des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes afin de nous rap­pro­cher de l’Eu­rope idéale ? »

Consen­sus po­li­tique pour tout le monde

La quasi in­exis­tence d’une « sphère pu­blique pa­neu­ro­péenne » est non seule­ment ex­ploi­tée par les po­pu­listes na­tio­na­listes et eu­ro­péens, elle mène éga­le­ment à des consen­sus po­li­tiques. Pour moi, le consen­sus est à l'op­posé de la dé­mo­cra­tie. Tout ceux qui au­ront vu le débat entre les 4 can­di­dats à la pré­si­dence de la Com­mis­sion eu­ro­péenne se­ront sans doute d’ac­cord avec moi.  Si l’on met de côté des pe­tits désac­cords per­son­nels d’ordre mi­neur, le débat a dé­mon­tré un consen­sus trou­blant tant sur le plan po­li­tique que dé­mo­cra­tique. C’était aussi di­ver­tis­sant que cho­quant de voir Mar­tin Schulz et Guy Ve­rhof­stadt, l’un so­cial dé­mo­crate, l’autre li­bé­ral, dé­battre pour sa­voir qui est le vrai so­cia­liste. Quand Ve­rhof­stadt dé­clare que l’ont doit « uti­li­ser l’Eu­rope comme un mo­teur de crois­sance », on a une bonne idée de la façon dont il ré­par­tit la fin et les moyens. Pour lui, l’Eu­rope est au ser­vice de la crois­sance éco­no­mique, pas l’in­verse. Le can­di­dat so­cial-dé­mo­crate Schulz ne l’a pas contre­dit.

La confu­sion UE et Eu­rope est un outil rhé­to­rique très utile quand on veut neu­tra­li­ser d'em­ba­ras­santes cri­tiques sur l’UE. Dans quelle me­sure l’UE telle qu’on la connaît in­carne l’idéal de l’Eu­rope est une ques­tion qui mé­rite lar­ge­ment débat. Au lieu de ça, toute voix un peu cri­tique qui s’élève contre l’UE, qu’elle vienne de la gauche ou de la droite, est promp­te­ment ban­nie du dis­cours pu­blic et es­tam­pillée « eu­ros­cep­tique ». Les hommes du consen­sus disent « eu­ros­cep­tique » quand, en réa­lité, ils pensent na­tio­na­liste, pri­mi­tif, ou fou. Et ils re­fusent de s’en­tre­te­nir avec des « eu­ros­cep­tiques » parce que ces der­niers ne par­tagent pas leur « vi­sion fon­da­men­tale du monde », dixit Jean-Claude Jun­cker du Parti po­pu­laire eu­ro­péen ou leur « concep­tion de la dé­mo­cra­tie », dixit Ska Kel­ler, Parti vert eu­ro­péen. Cer­tains hommes po­li­tiques, dont la double per­son­na­lité leur per­met de se dire dé­mo­crate alors même qu’ils évitent des dé­bats po­li­tiques « dif­fi­ciles » sur des idées pré­con­çues, sont bien plus fous que la plu­part des « eu­ros­cep­tiques ». Je pré­fère un par­le­ment de « fous » à un par­le­ment uni­forme qui four­nit à des po­li­tiques comme Jun­cker un es­pace de tra­vail stable et dé­cent, c'est-à-dire apo­li­tique. Un par­le­ment n’est pas fait pour ça.

Des oeillères face aux « eurosceptiques »

Don­ner à leurs ar­gu­ment de la place dans le débat, ou ne se­rait-ce que leur par­ler, ef­fraie énor­mé­ment cer­tains qui craignent ce qu’il pour­rait ar­ri­ver une fois les vannes ou­vertes. Après tout, la po­pu­lace, si sen­sible à la ma­ni­pu­la­tion idéo­lo­gique, pour­rait bien aller voter pour eux, il faut donc la pro­té­ger de ce qu’elle ne doit pas en­tendre. Mais en­tre­te­nir la peur est une autre forme de po­pu­lisme eu­ro­péen. Qui plus est, igno­rer les « eu­ros­cep­tiques » et leurs cri­tiques joue di­rec­te­ment en leur fa­veur. J’au­rais sans doute du mal à par­ler avec quel­qu’un qui vou­drait lé­ga­li­ser les meurtres et les viols. Mais com­bien d’« eu­ros­cep­tiques » peuvent être dis­cré­di­tés de la sorte ? Cela fe­rait grand bien à la po­li­tique eu­ro­péenne si nos di­ri­geants dé­men­taient, ou à dé­faut, ré­pon­daient en dé­tail à ces scep­tiques qui cri­tiquent l’UE. S’il nous est im­pos­sible de for­mu­ler un contre-ar­gu­ment so­lide à leurs re­ven­di­ca­tions, nous de­vrions nous oc­cu­per un peu moins de sa­voir si leurs va­leurs sont faus­sées, et nous in­quié­ter plu­tôt de sa­voir si il n’y a pas quelque chose qui cloche chez les nôtres.

La crise qui nous fait face est sur­tout une crise dé­mo­cra­tique. Mais toute crise cache aussi ses op­por­tu­ni­tés. En grec an­cien, le mot cri­sis dé­cri­vait le mo­ment dé­ci­sif où un pa­tient vi­vait ou mou­rait. J’ai la convic­tion que l’Union eu­ro­péenne a l'opportunité de de­ve­nir le meilleur exemple d’al­ter­na­tive dé­mo­cra­tique à une in­fluence gran­dis­sante des in­té­rêt pri­vés d’un côté, et à des éco­no­mies na­tio­nales to­ta­li­taires de l’autre. Je crois aussi que les Eu­ro­péens met­tront toutes les chances de leur côté en se ser­rant les coudes. Mais l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne doit dé­pas­ser le pouvoir des sys­tèmes de gou­ver­nance et la conso­li­da­tion des struc­tures éco­no­miques. Nous avons éga­le­ment be­soin d’une in­té­gra­tion po­li­tique dé­mo­cra­tique. Quand Bruxelles va-t-elle de­ve­nir la ca­pi­tale d’une com­mu­nauté pa­neu­ro­péenne dé­mo­cra­tique dont le Par­le­ment eu­ro­péen se­rait l’ins­ti­tu­tion ma­jeure ? Plus tard, c’est déjà trop tard.

Il y a beau­coup à faire avant que l’on puisse par­ler d’Union eu­ro­péenne avec en­thou­siasme. Mais elle doit d’ores et déjà être qua­li­fiée d’« eu­ro­péenne ». Au moins, fai­sons sem­blant, en at­ten­dant.

CA­FÉ­BA­BEL BER­LIN DIS­PUTES ABOUT EU­ROPE

Ca­fé­Ba­bel Ber­lin fait par­tie des mé­dias par­te­naires of­fi­ciels de Dis­pute over Eu­rope.  Dès le 2 mai 2014 vous pour­rez dé­cou­vrir des ar­ticles sur le congrès ainsi que des in­ter­views avec les par­ti­ci­pants. Plus d’in­fos sur Face­book et Twit­ter.