Europe du cœur, Europe bureaucrate, je suis Reding de toi !

Article publié le 19 septembre 2011
Article publié le 19 septembre 2011
On imagine aisément ce que peut être un vice-président de la Commission européenne. Si on ajoute à cela une étiquette démocrate-chrétienne et la nationalité luxembourgeoise, le portrait est presque achevé. Viviane Reding, comme vous l’aurez reconnue, est également Commissaire européen à la Justice, aux Droits Fondamentaux et à la Citoyenneté.
« Elle vient de l'Europe du Cœur », insiste Jacques Delors, avant de la présenter aux étudiants de Sciences Po à Paris. Et Mme Reding de faire de son mieux pour éviter la « langue des dossiers »…

Cette rencontre publique, organisée par la prestigieuse université de Paris et le think tank Notre Europe, donnait à la commissaire Reding l’occasion de s’exprimer, un an tout juste après avoir « tiré l’oreille » de Nicolas Sarkozy à propos de sa gestion des citoyens Roms en France. Aux accusations formalistes de Bruxelles, le président français, visant à caresser sa base électorale, avait répondu avec non moins de tact, que Mme Reding serait bien inspirée « d’accueillir les Roms dans son Luxembourg chéri ».

Aujourd’hui, on peut dire qu’au fond, l’escarmouche n’a fait que glisser sur les deux protagonistes. D'un côté, le gouvernement français, par l’entremise de son ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, menace d’expulser en masse tous les jeunes mineurs Roms qui commettent des délits sur le territoire français. De l’autre, la vice-présidente de la Commission européenne rappelle que l'UE est régie par les droits fondamentaux de ses citoyens, tels qu’ils sont stipulés par le traité de Lisbonne. Des droits qui viennent se superposer à ceux de chaque pays, en créant diverses législations transversales. Concrètement, il n’est pas possible d'expulser les citoyens d'un pays de l'espace Schengen, en raison de leurs origines ethniques ou nationales.

Tweet and Love

Mme Reding tente diverses approches pour séduire son public étudiant, en se référant maintes fois aux succès du programme Erasmus et à la passion que le projet européen devrait susciter chez les jeunes. Elle va même jusqu’à invoquer les réseaux sociaux comme les outils d'une nouvelle Europe. Mais attention, explique-t-elle : « Certains de mes collègues passent trop de temps sur Tweet ! (sic), et il ne leur en reste plus assez pour travailler. » Dommage qu’elle ne connaisse pas le vrai nom… elle qui a pourtant été commissaire pour la société de l'information et des réseaux sociaux ! Au même moment, Jacques Delors, assis à ses côtés, se met à parler fort au téléphone, provoquant gêne et quelques rires dans la salle. «Vous voyez – ironise-t-elle - les nouvelles générations utilisent trop les nouvelles technologies ! ». Jacques Delors, qui fréquente Bruxelles et ses bureaucrates depuis maintenant 32 ans, quitte la tribune pour obligation urgente.

La commissaire est ennuyeuse jusqu’au bout. Elle a beau insister sur les mots « cœur » et « amour » (et sur les enfants nés de couples Erasmus) pour que l'Europe devienne plus forte, c’est avec l’enthousiasme « chiffré» d’un comptable qu’elle répond aux questions des étudiants. À la crise de la dette souveraine qui risque d’infecter la périphérie de l'Europe, elle répond avec les habituels poncifs, dopés à l’euro-enthousiasme béat. Alors que les bourses s’effondrent, que les intérêts payés sur la dette italienne atteignent des sommets, Mme Reding persiste sur les objectifs de l’équilibre budgétaire et d’une nouvelle gouvernance économique. Ainsi, à l’encontre de la fragile Grèce, qui n’attend plus que la déclaration officielle de son défaut de paiement, elle répète que l'Europe la soutiendra, mais que celle-ci doit accepter les réformes pour s’en sortir. En décodé: « Si vous voulez qu’on vous aide, abandonnez votre souveraineté économique! »

« Pour ça, il faut vous adresser à Cecilia Malmström! »

Si les étudiants n’ont pas montré d’irritation à cette vision de l’Europe (similaire à ce qu’on leur présente en cours), les journalistes parisiens ont eu plus de mal à s’accommoder de l’ambiance ennuyeuse du Berlaymont (le bâtiment de la Commission européenne à Bruxelles, ndlr). Quand une journaliste de Reuters se faufile parmi les étudiants pour poser une question au sujet des Roms, Mme Reding répond avec la plus grande prudence. Trente secondes passent, et le porte-parole de la commissaire, chevauchant les gradins jusqu’au fond de la salle, manque de se fracasser avant de rejoindre la jeune reporter qui commençait à écrire sa dépêche. La rédaction de cafebabel.com risque aussi sa question sur l’agence Frontex, laquelle renforcera bientôt ses contrôles aux frontières. La commissaire s’apprête à dire quelque chose, mais « Alt ! », l’interrompt le jeune porte-parole: « Pour ça, il faut vous adresser à Cecilia Malmström! (commissaire aux Affaires Intérieures, ndlr) ».

Si l'Europe veut sortir de cette crise, politique et sociale avant même d’être économique, alors elle devra faire appel à des personnalités bien différentes. Ou du moins à d'autres méthodes. Il est grand temps que les institutions européennes proposent de nouvelles réponses, afin que les plus sombres menaces ne deviennent réalité, des réponses qui soient autres que les litanies surfaites sur la belle Europe.

Photos : Une (cc) EU Social/flickr; Texte © Giacomo Rosso