Europe : David Cameron, seul pour de bon

Article publié le 11 juillet 2014
Article publié le 11 juillet 2014

Observer l'attitude de David Cameron face à l'Europe, c'est un peu comme regarder un enfant salir son t-shirt et frotter la tâche, ne parvenant qu'à l'étaler encore plus. La diplomatie du Premier ministre britannique a dramatiquement empiré ces dernières semaines, et sa déçevante performance lors de l'épisode Juncker n'a fait que réveler son échec aux yeux de tous.

[Opi­nion] Il y a moins d'un mois, Ca­me­ron était pris en photo à bord d'une barque aux côtés de ses ho­mo­logues An­gela Mer­kel, Mark Rutte (Pre­mier mi­nistre des Pays-Bas, ndlr) et Fre­drik Re­in­feldt (Pre­mier mi­nistre de la Suède, ndlr). Très peu de temps après, il se re­trou­vait seul à ramer à contre-cou­rant. Force est de consta­ter que les lea­ders eu­ro­péens en ont assez de leur ho­mo­logue bri­tan­nique. Car il sem­ble­rait qu'en di­plo­ma­tie, les me­naces en l'air et l'ar­ro­gance ne soient pas la meilleure des tac­tiques pour ob­te­nir des ré­sul­tats sa­tis­fai­sants.

« Il n'y com­prend rien »

David Ca­me­ron s'était déjà tiré une balle dans le pied 5 ans plus tôt, avant qu'il ne de­vienne Pre­mier mi­nistre du Royaume-Uni. À la tête du Parti conser­va­teur, il avait pro­mis aux eu­ros­cep­tiques de son parti que les conser­va­teurs quit­te­raient le groupe de centre-droit réunis­sant le Parti po­pu­laire eu­ro­péen et les Dé­mo­crates eu­ro­péens au Par­le­ment eu­ro­péen. Cette dé­ci­sion s'est re­tour­née contre lui ans plus tard (se­rait-ce le karma ?), alors que les To­ries au­raient pu mettre leur véto à la no­mi­na­tion de Jun­cker s'ils avaient en­core fait par­tie de ce qui est de­venu le PPE.

Mais le pre­mier vé­ri­tabe dé­ra­page du PM an­glais en ma­tière de po­li­tique eu­ro­péenne s'est pro­duit en jan­vier 2013, au mo­ment où il pro­pose un ré­fé­ren­dum sur une sor­tie du Royaume-Unie de l'Union eu­ro­péenne. S'il s'auto-sur­nomme « Di­rect Democ­racy Dave », il n'est un se­cret pour per­sonne que le but pre­mier de cette pro­po­si­tion est d'apai­ser les dé­pu­tés de base du parti. Le mi­nistre po­lo­nais des Af­faires étran­gères Radosław Siko­rski a ré­cem­ment fait re­mar­quer que Ca­me­ron avait, de ma­nière ré­pé­tée, dé­mon­tré son in­com­pé­tence en ma­tière d'af­faires eu­ro­péennes : « il n'y com­prend rien, il croit en la pro­pa­gande ab­surde, il es­saie naï­ve­ment de tirer pro­fit du sys­tème ». Le lea­der bri­tan­nique au­rait mieux fait de ten­ter de convaincre les ci­toyens plu­tôt que de don­ner un os à ron­ger aux euroscep­tiques.

Des eu­ros­cep­tiques qui ne se sont pas cal­més pour au­tant. En té­moigne la ré­ac­tion du Pre­mier mi­nistre écos­sais, Alex Sal­mond, tout en pro­verbe :  « You can never out swi­vel-eye the swi­vel-eyed » (que l'on pour­rait tra­duire par, « on ne prêche pas les convain­cus », ndlr). Il ne faut pas ou­blier que Ca­me­ron a re­fusé l'idée d'un ré­fé­ren­dum sur la sor­tie de l'Union eu­ro­péenne en 2011, et au­rait dû conser­ver cette po­si­tion lorsque les eu­ros­cep­tiques ont ap­pelé à un re­trait de l'UE. Au lieu de quoi, il a choisi de se plier à la vo­lonté d'une mi­no­rité au sein de son propre parti. Suivre les quelques per­sonnes qu'il consi­dère comme les siens au lieu de pro­té­ger les in­té­rêts du plus grand nombre, voilà fi­na­le­ment, ce qui ré­sume son com­por­te­ment à la tête du gou­ver­ne­ment. 

Seuls two

Ca­me­ron, s'il est réélu en 2015, devra donc or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum dont il n'a ja­mais voulu. Un sens po­li­tique qui montre bien à ses ho­mogues eu­ro­péens qu'il n'a pas d'es­prit d'équipe et qu'il ne cherche pas à amé­lio­rer le fonc­tion­ne­ment de l'UE mais es­saie sim­ple­ment de sau­ver sa peau. Pre­mière er­reur.

Plus ré­cem­ment, Ca­me­ron a dé­cidé de s'op­po­ser fé­ro­ce­ment à la no­mi­na­tion de Jean-Claude Jun­cker au poste de pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne. « Par­fois, il faut sa­voir perdre une ba­taille pour pou­voir ga­gner la guerre », a dé­claré le chef du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique peu de temps après la no­mi­na­tion du Luxem­bour­geois. C'est peut-être vrai, mais un com­man­dant digne de ce nom choi­sit ses ba­tailles avec plus de soin. La pré­si­dence de la Com­mis­sion est certes un poste de grande im­por­tance, mais ce ce n'est pas une rai­son suf­fi­sante pour sa­bo­ter sa flotte.

De plus, le Luxem­bour­geois n'au­rait pas été nommé si Ca­me­ron avait fait preuve de la même pers­pi­ca­cité di­plo­ma­tique que ses pré­dé­ces­seurs, Tony Blair et Gor­don Brown. Les an­ciens lea­ders du Parti tra­vailliste avaient par le passé em­pê­ché avec suc­cès que Guy Ver­hof­s­tadt et Jean Le­mierre n'ac­cèdent à des postes clés dans les do­maines po­li­tiques et fi­nan­ciers.

Face à ses ad­ver­saire, Ca­me­ron a com­mencé par émettre des me­naces en l'air, ar­guant qu' « il ne pour­rait plus ga­ran­tir que le Royaume-Uni reste membre de l'UE si les lea­ders eu­ro­péens éli­saient Jun­cker ». En ou­bliant une chose : il n'est ab­so­lu­ment pas en po­si­tion de me­na­cer qui que ce soit. Tout d'abord, il a be­soin d'être réélu avant de pou­voir or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum sur une éven­tuelle sor­tie de l'UE. En­suite, le fonc­tion­ne­ment ha­bi­tuel d'un ré­fé­ren­dum consiste à re­mettre di­rec­te­ment au peuple un pou­voir de dé­ci­sion, et jus­qu'à preuve du contraire, nous n'avons ja­mais connu son is­sue à l'avance. En d'autres termes, Ca­me­ron ne peut stric­te­ment rien ga­ran­tir.

Jun­cker et trem­ble­ment

La po­li­tique et la di­plo­ma­tie eu­ro­péenne du lea­der du Parti conser­va­teur dé­çoivent à tous les ni­veaux. Avant le fiasco de l'épi­sode Jun­cker, Ca­me­ron n'avait déjà pas assez de poids pour peser dans les né­go­cia­tions à Bruxelles. Au­jour­d'hui, ses ten­ta­tives obs­ti­nées d'écar­ter le Luxem­bour­geois ont fait dis­pa­raître tout ce qu'il lui res­tait de sou­tien.

Ce qu'il y a de tra­gique, c'est que Ca­me­ron n'était pas seul dans l'af­faire Jun­cker, du moins au dé­part. L'an­cien pré­sident de l'Eu­ro­groupe n'était le fa­vo­ri de per­sonne puisque même les ba­rons de sa fa­mille au sein du PPE ne lui ont of­fert qu'un tiède sou­tien. Mais à force de lan­cer une série d'ab­surdes at­taques per­son­nelles contre M. Euro, de dia­tribes contre le pro­ces­sus, et de me­naces au sujet d'un re­trait bri­tan­nique, il est par­venu à perdre des amis, et s'est re­trouvé tout seul en l'es­pace de quelques se­maines. Er­reur nu­méro deux.

Ca­me­ron au­rait pu sau­ver les meubles, si au moins il s'était mon­tré désa­voué. Au contraire, la confé­rence de presse qui a suivi la no­mi­na­tion de Jun­cker a été l'oc­ca­sion d'éta­ler toute son ar­ro­gance : « j'ai dit aux lea­ders de l'UE qu'ils re­gret­te­raient le nou­veau pro­ces­sus quand ils ont choisi le Pré­sident de la Com­mis­sion ». Une at­ti­tude mo­ra­li­sa­trice qui a ré­duit à néant son der­nier es­poir de ré­con­ci­lia­tion avec ses pairs eu­ro­péens, qui sont dé­sor­mais plus à même de l'es­cor­ter vers la sor­tie que de ré­pondre à ses re­quêtes. Er­reur nu­méro trois. Tu sors, Ca­me­ron.