Europe : archéologie d'un nom et d'une idée

Article publié le 28 mai 2002
Publié par la communauté
Article publié le 28 mai 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Avec ce voyage dans le temps, on retrouve la véritable racine de "l'esprit européen" dans la civilisation grecque, et toutes les implications que cette filiation à produit au cour des siècles.

Les Grecs antiques ne faisaient pas de distinction entre le mythe et l'histoire : c'est pourquoi, à l'origine, le terme d' " Europe " indiquait d'une part le nom d'une héroïne de la mythologie, aimée de Zeus, pour qui ce dernier revêtit les traits d'un taureau, mais également une partie du monde.

L'acception géographique trouve ses premières traces dans l'Hymne à Apollon (vers 580 av. JC) en référence à la Grèce continentale et par opposition aux îles. Cette définition nous aide ainsi à comprendre la signification étymologique du nom " femme au vaste aspect ", par comparaison à la vaste terre du continent. Supplanté par le nom d'Ellade pour indiquer la Grèce continentale, le nom d'Europe fut appliqué par extension à la région trans-macédonienne, puis au continent tout entier que nous connaissons de nos jours, de l'océan au fleuve Don.

Sous Hérodote, l'opposition géographique entre l'Europe et l'Asie devient une opposition morale, révélant deux civilisations opposées : la grécité et la barbarie.

Les Romains aussi perçurent la différence entre l'Orient et l'Occident, mais ils cherchèrent à imposer une idée supranationale et oeucuménique grâce à la romanisation, incluant dans l'aire de la Romanitas tant l'Europe que l'Afrique, ainsi que l'Egide ou la Syrie : le nom et le concept d'Europe subissent une sorte d'hibernation jusqu'à la remise en cause de la cohésion de l'Empire sous la pression barbare aux frontières au IIIème siècle ap. JC.

Les réformes administratives de Dioclèse et Constantin réaffirment la polarité entre l'Occident et l'Orient. Entre temps, de nouveaux éléments ont rectifié les vieux concepts : d'un côté les invasions barbares en Occident, de l'autre la christianisation de larges strates de la société, dont en partie les barbares eux-mêmes. Mazzarino observe que l'idée d'Europe a été rendue impossible par la distinction accrédité par César entre Celtes et Germains et par le renoncement conséquentiel de Rome à englober dans la Communauté des peuples venant d'au delà du Rhin et du Danube.

Les peuples germaniques, tout d'abord dénigrés, entrent dans la Grande Histoire à travers le christianisme, quand Charlemagne accepte le titre impérial en vertu de sa domination sur la Gaule et sur l'Italie, mais également sur la Germanie. Mais ce fut en contrepartie d'une césure entre un Occident européen et un Orient bizantin, c'est-à-dire entre la civilisation antique et ses bases helléniques, et la civilisation romano-germanique.

Les Grecs et nous.

Dans une phase historique aussi délicate que la notre, il est ardu de s'interroger sur les radicaux de la culture européenne. La société du 3ème millénaire est, dans son évolution, rapide, frénétique, mais aussi superficielle, illogique, parce que chaque activité humaine doit être concentrée et ramenée à ses résultats économiques potentiels, sur la base desquelles elle est jugées.

Je pense cependant qu'il n'est pas anachronique de réfléchir sur les origines de la pensée européenne, étant donné que les fonctions, les applications, les activités proprement modernes ont leur raison d'être dans l'origine de la pensée.

La majorité des " citoyens européens " croit que la culture classique, en particulier, est quelque chose à oublier, à dépasser, voir à ignorer, parce qu'elle n'est pas " productive " et ne s'insère pas dans le circuit économique du monde actif. En fait, de telles positions sont pour l'essentiel à corriger et à modifier. La culture classique, et en particulier la culture grecque, a favorisé l'acquisition de " dispositions permanentes " de notre mode de pensée, libérant ainsi la Pensée de la relativité historique en la portant vers des valeurs inconditionnelles et absolues : la Vérité, la Justice, la Foi, l'Egalité.

L'esprit européen a ses racines dans la civilisation grecque et éclot au moment où cette civilisation a commencé à se demander le " pourquoi " des choses. Pour comprendre comment est né l'esprit européen, il est nécessaire d'individualiser ce tournant dans l'histoire de la pensée humaine, qui a permis l'élaboration et le développement du concept même d' " Esprit ". En effet, l' " Esprit " ne peut avoir été inventé par l'Homme, dans l'acceptation matérielle et concrète du terme. On doit plutôt supposer que ce concept se soit formé au moment où l'Homme est devenu conscient d'être une identité bien définie, c'est-à-dire capable de concevoir la création infinie, soit dans le domaine de la matière, soit dans celui de la pensée. Les premiers hommes à avoir eu l'intuition de ces énormes potentialités furent justement les Grecs. En fait, ces derniers s'insérèrent à leur époque dans le processus continu de prise de conscience qui a comme origine la naissance même de l'homme. Ce furent les Grecs qui, se servant des formes de pensée déjà connues grâce à des contacts perpétuels avec l'Orient et en particulier avec les populations mésopotamiennes, conquirent de nouvelles matières à réflexion comme la science, la philosophie, la médecine, l'astronomie, mais surtout qui développèrent la méthode de la logique et de la recherche. Ils concevaient toute forme d'existence comme quelque chose à découvrir, étudier, interroger.

Ceci est l' " Esprit " originaire, c'est-à-dire un esprit qui ne soit pas entendu rationnellement comme éternellement identique à lui-même, mais considéré comme une idée, laquelle, après s'être aliénée à la Nature, retourne au fond de l'Homme. Les Grecs pressentirent ainsi que la Nature devait être étudiée pour permettre à l'Homme de faire siens les secrets de la Nature. Tout ceci ne pouvait être réalisé qu'à travers la Pensée. L'aptitude à penser, à élaborer des concepts, des idées, des uvres, s'est transmise à travers les siècles jusqu'à aujourd'hui. Nous, européens, devons beaucoup aux Grecs, surtout dans la tendance à étudier et à perfectionner en permanence. Il n'est pas hasardeux de dire que la découverte la plus importante depuis de nombreuses années, à savoir internet, dérive justement de cet esprit. L'Europe peut se vanter d'une base culturelle que les autres réalités continentales n'ont pas en égale mesure. En effet, tant l'Amérique que l'Asie, et en particulier le Japon, ont accompli leurs plus grands progrès dans des domaines divers en ayant comme exemple les européens, permettant quelquefois aux plus grands scientifiques, docteurs, ingénieurs européens, en échange de récompenses économiques adéquates, de pouvoir travailler, expérimenter, inventer auprès de leurs laboratoire, usines et universités. C'est pourquoi nous devons être conscients de l'importance de nos origines helleniques. Mais cette conscience pourrait être limitée sur un point essentiel : les créations grecques, avec le passage des siècles, semblent s'être éloignées de nous parce qu'elles se fondent sur des présupposés spirituels et abstraits, qui nous sont complètement étrangers. La solution, même théorique, à ce problème, dérive de la compréhension dans son absolu d'une grande uvre.

Une uvre doit être analysée avec le recul de sa relativité temporelle, par une prise de conscience de sa valeur extra-temporelle, et faisant siennes les valeurs éthiques et spirituelles qui l'ont imprégnée.

Mais nous, Européens, par rapport à l'antiquité classique, avons eu un mérite remarquable. Nous avons réussi à éliminer l'écart entre la théorie et la pratique. En effet, les Grecs créèrent des uvres d'art plastique, de poésie, de philosophie, développèrent la médecine, l'urbanisme, donnant naissance à des modèles uniquement théoriques, loins de la sphère du concret et de l'application pratique. On ne parlait pas de politique, mais de comportements politiques ; on ne disait pas que quelque chose fût le droit, mais on parlait de l'ethos. Les Européens s'insèrent dans un continuum historique en contribuant à la réalisation concrète de ces modèles théoriques reçus en héritage.

Notre rapport avec l'Antiquité doit être celui de l'imitation-émulation, c'est-à-dire respecter les différents modèles afin de pouvoir les ré-élaborer de manière originale, leur conférant alors également une plus grande dignité, et assumant un comportement tendant à rejoindre et dépasser les modèles même avec une ferveur compétitive. Une tension authentique entre la théorie et la pratique est sans aucun doute féconde pour la Pensée. La prévalence de la théorie promeut bien sûr la recherche scientifique, mais menace de l'arracher à son contexte de vie. La prépondérance de la pratique conduit au contraire à un dogmatisme qui rigidifie la recherche vivante et libre. En conclusion, il y a eu évolution de l'humanité qui, à partir des Grecs, a conquis de multiples expressions de l'existence. L'homme occidental doit s'y référer avec une intention dialectique (et constructive), se projetant en même temps vers son propre futur.