Eugenia Loli : la colle élémentaire

Article publié le 26 novembre 2014
Article publié le 26 novembre 2014

Des photos vintage combinées avec des couleurs éclatantes, et des compositions qui apportent de nouvelles perspectives à des concepts sur lesquels on ne réfléchirait pas en temps normal. Voilà une manière de décrire les collages d’Eugenia Loli. Mais Loli pense que la recherche d’un « style » particulier revient à la « mort artistique ». Cafébabel jette un œil dans l’esprit de l’artiste.

Eugenia Loli est née à Athènes, a grandi dans le Nord-Ouest de la Grèce près de Préveza, et a vécu pendant un moment dans un petit village dans la montagne. Elle a ensuite déménagé à Brunswick, en Allemagne, par la suite dans le Surrey en Angleterre, avant de s’installer en Californie avec son mari français. Bref, c’est une citoyenne du monde. Il est important de garder cela à l’esprit quand on examine la nature de son travail, qui créé des narrations visuelles sur des personnes et des objets dans des contextes nouveaux et tout à fait surréalistes, parce que sans ses expériences aux multiples facettes, elle ne serait peut-être pas l’artiste qu’elle est aujourd’hui.

Alors qu’elle grandissait en Grèce, elle aimait beaucoup dessiner, mais en raison du manque de possibilités économiques, elle décida de laisser de coté son aspiration à devenir artiste pour rejoindre le domaine technologique. Elle étudia la programmation informatique, ce qui la mena petit à petit à bloguer, à faire de l’animation et finalement, à réaliser des films. En combinant les deux derniers, elle filma un certain nombre de clips musicaux pour des artistes locaux dans la région de la baie de San Francisco en 2012, et comme elle le décrit elle-même, « le collage est un peu venu naturellement après ça ». 

La mort de l’artiste

Mais que se passe-t-il réellement dans la tête de l’artiste ? Et bien, à côté des mondes sauvages qu’elle projette dans ses compositions qui invitent à réfléchir, Loli possède une série de philosophies à propos de l’art qu’on ne peut peut-être pas forcément déceler facilement à travers son travail. D’abord, Loli offre ses œuvres, ce qui peut paraître particulièrement surprenant pour d’autres artistes qui tentent de vivre de leur art. « Je pense que l’art perd sa vraie valeur lorsqu’il devient complètement commercial, parce qu’alors l’artiste essaie de satisfaire la dernière mode visuelle ou les souhaits de ses clients. Comment suis-je censée vous décrire qui je suis, quand cela a un prix ? C’est un oxymore. L’art devrait être partagé librement et gratuitement. » Mais certaines des plus grandes œuvres d’arts à travers l’histoire n’ont-elles pas été le résultat d’une tentative de plaire à son mécène ? Comme Michel-Ange ou Brunelleschi, qui devaient d’une certaine manière satisfaire les goûts de leur Médicis et du pape ? Et bien, nous vivons à une époque différente aujourd’hui. À une époque où des outils comme les ordinateurs ou Internet permettent à chacun de devenir un artiste. Mais puisqu’aujourd’hui il y a tant « d’inflation artistique », comme je dirais, il en devient infiniment plus difficile pour un artiste d’être reconnu.

Voilà pourquoi, pour certains artistes, il semblerait impératif de trouver leur propre style, de se démarquer des autres. « Trouver son propre style revient à refaire la même chose encore et encore, simplement pour que son travail soit reconnaissable au premier coup d’œil et se vende plus facilement. C’est tout ce que ça veut dire. » Bien que les mécènes de la Renaissance avaient l’intention d’utiliser les œuvres comme preuve de leur richesse, ils pouvaient aussi envisager des desseins plus idéalistes : créer une représentation plus raffinée de l’ancien monde et élever la société en la faisant sortir de l’obscurité. Aujourd’hui, cependant, les mécènes modernes et les galeries se servent de leurs griffes pour éviscérer l’esprit et la liberté de l’artiste en les faisant rentrer dans un moule, le tout pour faire de l’argent rapidement. « C’est ce que les galeries demandent aux artistes de faire afin qu’ils puissent vendre leur travail plus rapidement : de travailler sur un style spécifique et unique, et de ne jamais s’en éloigner. Le fait de ne pas pouvoir s’en éloigner créé une stagnation artistique, à mon humble avis. » Un autre terme qu’elle utilise est la « mort artistique ». Mais qu’en est-il des collages de Loli ? Après tout, il semble y avoir certaines similitudes entre ses nombreux travaux. « Je ne pense pas avoir un seul style de collage. Je fais des collages dada, des collages surréalistes, des collage pop art. Il y a cependant un certain sarcasme dans la plupart de mes œuvres. Ce sarcasme reste d’une certaine manière constant. C’est pourquoi si je devais dire que j’ai un style, alors je parlerais de ce sarcasme et pas de spécificités visuelles. »

« De la connerie élitiste »

Au départ, j’étais surpris d’entendre qu’elle ne découpe pas de photos dans les magazines et qu’elle créé un pastiche sur une toile ou un tableau. Tous les artistes de collage que j’ai rencontrés faisaient cela, et c’est la seule façon dont j’ai toujours cru que le collage pouvait être fait. Mais Loli utilise Photoshop, et il s’avère que cela lui permet de restée fidèle à sa philosophie de l’art, parce qu’elle peut donner ses travaux gratuitement en haute définition. « La raison pour laquelle je travaille en numérique est parce que c’est plus rapide, et c’est plus flexible. En plus de ça, ils ressemblent aux collages papier une fois imprimés. Et puis je dois toujours avoir tous ces magazines vintage et partir à la recherche des images que d’autres artistes de collages papier recherchent. La seule différence est que je les découpe sur Photoshop et pas avec des ciseaux. » Cela lui permet aussi de résister à l’idée de créer une « pièce d’art unique » que de nombreux collectionneurs d’art recherchent, ce qu’elle appelle « de la connerie élitiste. » Pour elle, c’est l’œuvre en elle-même qui compte, pas la façon dont elle est jugée par les gens qui ont plus d’argent qu’ils ne savent qu’en faire. « Ça n’a pas d’importance si ça a été imprimé sur un morceau de papier avec Photoshop, ou si ça a été découpé dans de vieux magazines et assemblé avec de la colle. Au final, c’est la même œuvre, avec le même message profond, je les vois comme deux choses égales. Le message est tout ce qui compte pour moi. »

L’art comme utopie

Évidemment, sa philosophie artistique ne repose pas seulement sur sa vue négative de la relation entre artiste et client. Finalement, elle voit l’art comme faisant partie intégrante de « l’utopie de quelqu’un ». « C’est aussi bien ce qui te permet d’avancer dans la vie, dans notre monde actuel, que ce qui décrit tes rêves à propos de ce vers quoi on se dirige en tant qu’espèce. » Parfois elle se surprend elle-même, en marchant à travers le parc ou la ville, à superposer des collages sur la réalité qui l’entoure, ce sur quoi elle plaisante souvent avec son mari. Bien qu’elle ne m’ait pas donné d’exemple précis, on ne peut que se l’imaginer voir des choses comme des pieuvres géantes enroulant leurs tentacules autour des gratte-ciels environnants, ou des sucreries aux emballages colorés jaillissant de cheminées.

Puisque la plupart de ses œuvres sont sous la licence Creative Commons BY-NC (licence de libre diffusion, sans utilisation commerciale, ndlr.), tout le monde peut télécharger et imprimer ses collages et en faire ce qu’il veut. Elle vend cependant ses impressions à ceux qui n’ont pas d’imprimante photo chez eux. Elle propose même des choses comme des coques pour iPhone ou des rideaux de douche ! Pour télécharger ou voir d’autres de ses œuvres, ou pour des demandes concernant un achat, allez faire un tour sur son site internet ou son tumblr.