« Étudiez un peu l’histoire », déclare l'Iranienne Nasrine Sotoudeh, lauréate du Prix Sakharov

Article publié le 28 avril 2014
Article publié le 28 avril 2014

Nas­rine So­tou­deh*, lau­réate du Prix Sa­kha­rov par le Par­le­ment eu­ro­péen pour la li­berté de l'es­prit en 2012, a écrit aux pri­son­niers po­li­tiques de la pri­son d’Evine, ré­cem­ment visés par un raid sau­vage des au­to­ri­tés ira­niennes.

Celle qui a été em­pri­son­née plu­sieurs an­nées pour avoir dé­fendu les op­po­sants, s'est ex­primé pour la pre­mière fois de­puis sa li­bé­ra­tion. Elle s'est adres­sée à ses co­dé­te­nus et aux mi­li­tants ira­niens des droits de l'homme pour louer leur cou­rage et a dé­claré que "l’opi­nion pu­blique de­mande un suivi pré­cis et un éclai­rage sur l’am­pleur de cette ca­tas­trophe et l’iden­ti­fi­ca­tion de ses au­teurs et com­man­di­taires". S'adres­sant à la dic­ta­ture théo­cra­tique au pou­voir en Iran, elle a mis en garde ses di­ri­geants pour ces­ser leur fré­né­sie cri­mi­nelle et les a in­vi­tés à "Étu­diez un peu l’his­toire !Tout ceci a déjà été es­sayé. Cela n’a abouti à rien!"

Je vous pro­pose la lec­ture de sa lettre tra­duite du per­san:

«La ca­tas­trophe que vous avez vécue en ce jeudi noir s’est au­jour­d’hui trans­for­mée en une ca­tas­trophe na­tio­nale pour les Ira­niens. Une ca­tas­trophe qui vous a tou­chés à vous les jour­na­listes, parce que l’Iran est de­venu une de vos plus grandes pri­sons.

 Une ca­tas­trophe qui vous a tou­chés à vous les ou­vriers, vous qui vivez avec des idées de gauche et qui trou­vez votre iden­tité dans ce mo­dèle. Une ca­tas­trophe qui vous touche à vous mi­no­ri­tés eth­niques et re­li­gieuses. Une ca­tas­trophe qui vous touche à vous les mi­li­tants ci­vils et les étu­diants. Une ca­tas­trophe qui vous touche à vous les mi­li­tants po­li­tiques et so­ciaux et les mi­li­tants des droits hu­mains. Et une ca­tas­trophe pour ce groupe de com­pa­triotes qui sous pré­texte d’es­pion­nage sont pris en otages et qui sous le coup de la honte n’ar­rivent plus à par­ler.

Une fois de plus nous avons revu, et en­core revu les scènes de vio­lence dont vous avez été la cible et nous avons versé des larmes et salué votre cou­rage. Vous n’ayez pas plié sous les vo­ci­fé­ra­tions qui vous or­don­naient le si­lence. Ils n’étaient pas en­core sor­tis de la sec­tion que vous nous avez fait par­ta­ger vos souf­frances et que vous avez crié à l’in­jus­tice. A vos côtés et avec vous nous sommes allés à l’in­fir­me­rie et nous en sommes re­ve­nus, nous avons monté et des­cendu les es­ca­liers de la sec­tion, nous sommes allés au ca­chot, nous nous sommes rasés le crâne et sur­pris par les men­songes nous les avons re­gar­dés.

Tan­dis que cela fait cinq ans qu’un peuple at­tend, in­ter­lo­qué, la li­bé­ra­tion des pri­son­niers de consciences, ils en­voient pour mes­sage à tra­vers l’am­pleur de cette vio­lence, qu’il ne faut pas at­tendre. Notre mes­sage aux par­ti­sans de la vio­lence est sim­ple­ment ce­lui-ci : li­bé­rez les pri­son­niers po­li­tiques de toute ur­gence et sans condi­tion parce que leur pro­cès a été in­juste ! Leur condam­na­tion a été faite selon la de­mande des in­ter­ro­ga­teurs qui ne connais­saient rien à l’in­dé­pen­dance de la jus­tice, à l’équité, à l’éga­lité et à la li­berté d’ex­pres­sion, et pire que tout, elle a été pro­non­cée par des juges ter­ri­fiés par l'in­ter­ro­ga­teur.

Au fait pour­quoi ne font-ils pas pas­ser leur condam­na­tion de deux chiffres à une de trois chiffres? Faites tour­noyer en­core plus fort vos ma­traques en l’air, fa­bri­quez des men­songes en­core plus gros, et toute la vio­lence qui vous vient à l’es­prit, n’hé­si­tez pas, al­lez-y. Tout ceci a déjà été es­sayé. Cela n’a abouti à rien. Étu­diez un peu l’his­toire !

Comme le dit mon cher fils Emad Ba­ha­var : « Cela fait cinq ans que nous ré­sis­tons ».  Ou­vrez-nous les portes des pri­sons, nous at­ten­dons der­rières les portes des pri­sons toutes proches... Amis et an­ciens co­dé­te­nus, sa­chez que la sanc­tion pour ce genre d’acte sau­vage par des agents du pou­voir, c’est la pri­son.

Même si parmi les pri­son­niers de la sec­tion 350 se trouve un des plus brillants et des plus cou­ra­geux avo­cats d’Iran qui don­nera cer­tai­ne­ment les conseils qu’il faut, ce­pen­dant il y a de nom­breux membres du bar­reau prêts à être avec fierté les dé­fen­seurs des pri­son­niers qui ont été ta­bas­sés et qui n’ont pas peur de faire leur de­voir sous la me­nace d’ar­res­ta­tion et d’an­nu­la­tion de leur li­cence. Peut-être que de cette façon on pourra ré­pondre avec pré­ci­sion à l’opi­nion pu­blique qui de­mande un suivi pré­cis et un éclai­rage sur l’am­pleur de cette ca­tas­trophe et l’iden­ti­fi­ca­tion de ses au­teurs et des com­man­di­taires.

Votre an­cienne co­dé­te­nue de la sec­tion des femmes, Nas­rine So­tou­deh »

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* Nas­rin So­tou­deh: née en 1963, cette avo­cate ira­nienne est spé­cia­li­sée dans la dé­fense des droits de l'homme. Elle a re­pré­senté des mi­li­tants de l'op­po­si­tion em­pri­son­nés après le sou­lè­ve­ment po­pu­laire de 2009, des mi­neurs en­cou­rant la peine de mort, des femmes et des pri­son­niers d'opi­nion. Elle a été ar­rê­tée en sep­tembre 2010, ac­cu­sée de pro­pa­gande et de conspi­ra­tion por­tant "at­teinte à la sû­reté na­tio­nale", pla­cée en ré­gime d’iso­le­ment et condam­née à six ans de pri­son. Nas­rin So­tou­deh, qui a deux en­fants, a été li­béré en sep­tembre der­nier après une vaste cam­pagne in­ter­na­tio­nale.