Étudier (et vivre) loin de chez soi : les doutes existentiels

Article publié le 2 février 2015
Article publié le 2 février 2015

Une étudiante italienne, partie loin de chez elle pour son diplôme, a tenu à nous faire part de ses sentiments lorsqu'elle revient « à la maison », parmi ses proches. Un texte poignant sur des doutes existentiels, familiers d'une grande partie d'expats et de ceux qui sont partis chercher la vie ailleurs.

« 20 000 diplômés résidents dans les Pouilles ont décidé de démarrer leurs études supérieures dans une université hors de leur région : presque un quart des diplômés apuliens. » (Almalaurea).

« Les migrations de et vers l'étranger de citoyens italiens âgés de plus de 24 ans (ce qui équivaut à 21 000 arrivées pour 53 000 départs) concernent plus d'un quart des personnes en possession d'un diplôme. La destination préférée des diplômés est l'Allemagne. » (ISTAT - équivalent de l'INSEE en Italie).

À la fin de l'année, les journaux télévisés se sont épuisés à raconter de manière très similaire que le nombre d'Italiens qui se rendent à l'étranger augmente tous les ans, que les jeunes diplômés réussissent ailleurs et que certains quittent le sud pour un nord indéfini. Moi, Apulienne, je fais partie de ces derniers, qui se sont « contentés » au moins pour le moment d'émigrer du sud vers le nord de l'Italie. 

Les pourcentages débités par la télévision provoquent toujours chez moi une certaine dose d'empathie envers les personnes qui se trouvent derrière les chiffres. À ce moment-là, tu réalises que tu es une de ces nombreuses unités statistiques sur l'émigration des jeunes : tu écoutes les myriades de réflexions qui explorent les causes socio-économiques de l'émigration et de ses conséquences. Ici, je m'arrête sur un autre aspect dont on parle peu, celui de l'émotion : pour celui qui est parti, les vacances parmi les proches deviennent l'occasion de réfléchir sur ce que l'on a laissé, sur ce que l'on retrouve et sur ce que l'on pourrait trouver en allant de l'avant.

Les vacances de Noël sont désormais terminées. Comme presque tous les ans, la grande population de ceux qui étudient loin de chez eux est rentrée au bercail pour célébrer les fêtes en famille et entre vieux amis. J'en fais aussi partie. Année après année, rentrer devient de plus en plus étrange, surtout lorsque l'on rentre rarement à la maison parce que le lieu de nos études n'est pas exactement la porte à côté. Chaque année, le « Retour » se déroule selon un cycle que j'ai appris à connaître au fil des années, mais qui s'est révélé être de plus en plus intense.

Les premiers jours : la joie retrouvée

Les jours précédents le départ, ton budget d'étudiant est généralement épuisé : pourquoi gaspiller l'argent qu'il nous reste alors que d'ici peu, on retrouvera la joie d'un vrai repas ? Et c'est ainsi que l'on affronte le dernier repas à base de yaourt et de banane, en pensant déjà au parmesan de maman qui nous accueillera le lendemain après 15 heures d'Intercités.

Les premiers jours, le fils prodigue vit dans un espèce d'état onirique fait de repas gargantuesques, de manque d'hygiène personnelle et de beaucoup, beaucoup de sommeil. Après les premières 48 heures, chaque vélléité d'indépendance est refoulée, alors tu profites de ta maman qui te prépare des plats tout en te droguant des pires programmes de télévision imaginés par l'être humain.

Puis arrive le moment de reprendre des nouvelles des vieux amis, ceux que tu as laissés sur place et ceux qui, comme toi, sont partis, mais ailleurs. Tu prends une douche après des jours passés dans le canapé et tu prends un plaisir sincère à te rendre dans les lieux que tu détestais de toutes tes forces juste avant ton départ. Ainsi, tout devient un éloge du bon temps passé.

Les jours entre deux : le remord

Ensuite les trois jours de Noël passent : 24, 25 et 26. Tu es repu de nourriture et de discours banals sur la politique. Presque une semaine après ton retour, tu te demandes où est passé le calme qui caractérise ton logement d'étudiant, où le dimanche matin - étant donné qu'à 11h, on est encore en train de cuver - le silence est d'or. En revanche, chez tes parents, à 8h45 du matin, ta mère est déjà en train de te demander si pour le repas tu préfères des lasagnes, un morceau de viande, ou bien un bouillon pour digérer. La télévision allumée pendant les repas commence à t'énerver parce que tu n'y es plus habitué. Généralement, lorsque tu dînes avec tes collocataires, vous parlez et vous plaisantez. Ici, tu remarques que, durant ton absence, la télévision a tout simplement absorbé l'esprit de tes parents.

Les endroits habituels commencent à reprendre l'aspect qu'ils avaient vraiment : des vieux endroits habituels dénués désormais d'un quelconque attrait. Tu téléphones aux amis de « là-haut », et tu te sens mal car ils ne seront pas des amis pour la vie mais tes amis pour maintenant. Les vieux amis, tu les aimes de toutes tes forces, mais souvent dans l'éxiguité, tu te rends compte à quel point la distance commence à se faire sentir. Quand on cesse de parler du temps passé et que le sujet tourne autour de ce qui est à venir, il devient de plus en plus clair que tout a changé, que tout est en train de changer.

Les derniers jours : et si…?

Et puis arrivent les 72 heures avant le départ. Tu as passé la dernière semaine à soupirer parce que tu ne réussissais pas à organiser la soirée du 31, et puis la soirée du 31 est arrivée. Tu es content, tu as retrouvé un bout de ta vie d'étudiant loin de la maison en passant le premier de l'an dans les bras de la cuvette des chiottes, après que Dieu seul sait ce qu'il s'est passé la nuit précédente. Bien sûr, il y a l'embarras de voir que dans la salle de bain à tes côtés ne se trouve pas ta collocataire pour te sauver la mise mais ta mère avec un prêtre qui cherche à t'exorciser.

Et il reste trois jours.

Soudain tu réalises à quel point tout te manque déjà, parce que dans le fond, tu étais déjà en train de te réhabituer à la maison et à tes amis de toujours qui, bien qu'ils paraissent de plus en plus différents, restent ceux avec qui tu as grandi. Et tu ressens cette étrange sensation de flaccidité, tout doucement tu t'éloignes et les choses autour de toi deviennent floues. Tu commences à te demander, qu'est-ce qu'il se serait passé si je n'étais jamais partie et si je faisais encore partie de leur vie de manière permanente ? Est-ce que j'ai vraiment choisi ça, moi ? Cela vaut pour les amis et cela vaut pour la famille. Tes parents vieillissent année après année et toi, tu ne sais pas quand et si tu referas un jour partie de leur quotidien.

Tu fais ta valise pour l'énième fois. Extérieurement, ça n'est que l'énième voyage de retour mais au fond de toi, tu le vis comme l'énième abandon. Que se serait-il passé si...? Les amis et les parents te demandent « Mais alors, quand est-ce que tu reviens ? », une question simple et en même temps tellement complexe ! Tu réponds de manière vague, en essayant d'éloigner le doute qu'il n'y ait peut-être pas de retour à brève échéance.

Ensuite tu retournes à la vie « là-haut ». Tu retrouves là des visages souriants qui t'attendaient, il y a là quelqu'un qui te dit « tu m'as manqué, raconte-moi tout ! ». Tu retournes à ta routine habituelle et l'idée de la changer te semble jour après jour de plus en plus absurde, un rêve encouragé par une vague nostalgie pas tant d'un lieu mais d'une période de ta vie.

Les flash d'une vie que tu n'as pas vécue continueront à te revenir à l'esprit, mais plus tu avances, plus tu seras suffisament fort pour ignorer les sirènes qui voudraient te ramener à la maison. Parce que ce n'est peut-être plus ta maison, bien qu'il soit agréable d'y retourner, et peut-être que là où tu vis n'est pas non plus chez toi. Tu es dans cette nouvelle ville depuis 2, 3, 5 ans. Tu as tissé des liens, mais tout est tellement précaire ! Tous continuent à se déplacer frénétiquement à la recherche d'un ailleurs meilleur. Tu te rends alors compte que le même désir qui t'a poussé à 19 ans, se représente à 25 ans sauf que maintenant l'enthousiasme est atténué par le realisme, par le fait d'avoir touché du doigt ce que veut dire laisser derrière toi ceux que tu aimes et à quel point il est beau (mais douloureux) de voir d'autres personnes s'éloigner de ta vie, et tu es là à essayer de ne pas les faire ressembler à un remplacement, pour ensuite réaliser que eux aussi pourraient s'éloigner de toi.

Un autre voyage est passé, comprendre où est chez toi devient de plus en plus difficile. « Maison »est aussi devenu un concept de plus en plus abstrait, tu réalises que cette maison est un évènement qui représente un temps plus qu'un lieu physique. Il y a des moments où, peu importe où tu te trouves physiquement, quelque chose te fait dire « c'est ma maison ! », mais cet endroit entre maintenant et dans un mois, deviendra simplement « ici ». D'une certaine manière, tu sais que tu as de la chance, que beaucoup auraient voulu partir mais n'y sont pas parvenus. Et pourtant tu envies un peu ceux qui n'ont jamais ressenti ce mélange de soif de découverte et d'empressement qui t'a amené à partir. Parce qu'en vérité, une fois que l'on part, tout peut devenir une maison et rien ne l'est plus, tandis que celui qui n'a pas fait l'expérience dans sa chair de ce que veut dire « ailleurs » ne comprendra jamais ni tes joies ni tes douleurs. Tu envies ces vies tellement régulières dans leur parcours, où il n'y a pas de fractures marquées par les quais de gare ou par les check-in des vols, mais tu en as peur.

Ton incapacité à comprendre où est ta maison est devenue ta principale force, car tu peux faire de chaque endroit ton endroit.

  En conclusion, chers babéliens, je vous conseille ce documentaire où deux frères d'un village des Pouilles, Monfredonia, ont essayé de répondre à la question : « partir ou rester » ?