Étudiants allemands : cap sur l'Autriche

Article publié le 1 novembre 2014
Article publié le 1 novembre 2014

Alors que des centaines d’Européens font leurs valises et se cherchent un avenir en Allemagne, des milliers de jeunes allemands émigrent chaque année pour étudier chez « le petit frère » autrichien. Qu’offre donc le pays alpin pour que des milliers d’étudiants allemands décident de franchir la frontière de la petite mais accueillante Autriche ?

Si vous demandez à n’importe quel jeune autrichien s’il aime son pays, vous pouvez être sûr qu’il vous répondra « oui » avant d’ajouter un « mais ». Ainsi sont les Autrichiens : toujours en quête d’une chose à améliorer, avec un « mais » pour critiquer. Même en tenant compte du taux de chômage  - 7,60% sur l’ensemble de la population, 8,20% chez les jeunes, des chiffres qu’envient les Européens du sud - les étudiants de Vienne affirment généralement que leur pays est « bien » mais « ennuyeux ». « Rien ne change ici… nous vivons avec cette Grande Coalition depuis des années et oui, tout va bien, mais il ne se passe jamais rien », m’explique une Dunja pensive, étudiante en arts plastiques à l’Université des Arts Appliqués. Si cette contrée est si ennuyeuse, pourquoi chaque année, des centaines d’étudiants du monde entier affluent au pays de Mozart, de Sissi et de la sachertorte pour étudier ?

À l'université pour moins de 20 euros

J’arrive dans la capitale autrichienne avec une petite idée de ce que je vais rencontrer ou non. Je sais, c’est mal. Si en théorie, on doit visiter le monde sans a priori ni préjugés, l’esprit libre, dans mon cas, c’est plus compliqué… Mon précédent séjour ici-même m’a procuré une image de ville vieillotte, vintage comme diraient les hipsters (ça sonne mieux), dominée par l’art et la (haute) culture, élégante et majestueuse… mais pas particulièrement jeune. Cependant, la ville des Habsbourg abrite la « plus grande université germanophone du monde », me souligne-t-on depuis le cabinet de presse de l’Université de Vienne. Cela ne tient pas seulement aux Autrichiens, mais aussi à l’importante colonie d’étudiants internationaux qui s’inscrivent chaque année. Et pour la plupart allemands. Selon les données fournies par l’établissement, sur les 90 000 étudiants inscrits pour le semestre d’hiver 2013-2014, presque 10% d’entre eux viennent d’un pays voisin. Un phénomène qui semble se répéter chaque année depuis dix ans. Actuellement, le nombre d’inscrits a augmenté de presque 50% : de 62 602 en 2004, il est passé à 90 000 l’an dernier. Une recrudescence qui a provoqué l’effondrement et la massification des cours. 

Parmi ses 90 000 étudiants se trouve Rachel Miriam, une Berlinoise de père espagnol et de mère allemande. A la suite de l’obtention de son baccalauréat, Rachel souhaitait se rendre à Barcelone, mais s’est finalement arrêtée à mi-chemin et s’est installée à Vienne. « Cette ville est comme un puits, on y entre mais on n’en sort jamais », plaisante l’experte en communication, qui réside depuis six ans dans la Vienne « ennuyeuse ». « J’ai étudié à la FH, un centre un peu plus cher que l’Université de Vienne, mais avec des enseignants associés et des classes réduites », explique-t-elle. Après avoir été diplômée en 2013, elle a envisagé de poursuivre en master, et s'est tournée vers l’Autriche après avoir constaté les prix pratiqués dans le reste de l’Europe. « Un ami espagnol a payé 18 000 euros pour un master de deux ans, alors qu’ici un semestre ne coûte que 18,50 euros ». Pratiquement mille fois moins cher. Serait-ce la seule raison qui attire tant d’étudiants vers la capitale impériale ? « Non, objecte-t-elle catégoriquement. Ici les loyers sont plus chers qu’à Berlin, mais là-bas il est presque impossible d’entrer à l’université. » En Allemagne, l’accès aux études est conditionné par les notes, et la compétition est féroce. En Autriche en revanche, il suffit de payer la taxe annuelle de 18,50 euros du syndicat des étudiants pour suivre n’importe quel cursus, excepté pour les cinq filières les plus demandées dont l’inscription nécessite un examen préalable. « Dans mon pays c’est de la folie, je suis venue étudier la psychologie et je n’ai finalement pas pu m’y inscrire car je n’avais pas passé l’examen requis. Mais en Allemagne, cela m’aurait été presque impossible d’étudier quoi que ce soit », confie Hanna, camarade de Dunja à l’Université des Arts Appliqués qui suit les cours allemands de l’Université de Vienne. « Bien sûr, les cours sont impersonnels, je dois parfois m’asseoir par terre pour prendre des notes pendant les cours… mais ici tout le monde peut étudier et les cours sont de qualité », ajoute-t-elle.  

'Overbooking' sur le campus

Mais qu’en est-il des Autrichiens ? Sont-ils si aigris qu’on le dit ? « Je n’ai aucun problème avec eux, mais j’ai senti une certaine réticence chez quelques personnes. Lorsqu’elles entendent mon accent, elles me disent des choses comme "ce n’est pas l’Allemagne ici"… mais bon, peut-être ont-elles un problème avec le fait d’être le "petit frère" », déclare Rachel. Le petit frère ? « Oui, les Autrichiens doivent sans cesse s’adapter à l’Allemagne, ils regardent nos chaînes de télévision, nos informations… mais pas l’inverse, si bien que beaucoup de gens sont rancuniers ». En tout cas, le problème ne semble pas généralisé, puisqu’Hanna affirme que la plupart de ses amis sont autrichiens. En outre, les manifestations qui ont lieu en 2009, lorsque le nombre d’étudiants commença à augmenter de façon vertigineuse, ne visaient pas les nouveaux arrivants, mais plutôt le gouvernement autrichien. Quand des mesures ont été mises en place pour réduire le nombre d’étudiants, ceux-ci ont défilé dans les rues et ont réclamé davantage d’investissements économiques et moins de restrictions, une requête sur laquelle travaille l’association d’étudiants Österreichische Hochschülerschaft (OH). Je fais la connaissance de Daniel de la Cuesta, conseiller du syndicat, au siège de l’association, déserté en ces jours de septembre alors que débutent les cours. En plus d’agir comme médiateurs, l’OH offre une assistance linguistique, juridique, psychologique et même financière, si un étudiant ne peut pas payer son loyer pour des raisons exceptionnelles. « Il est vrai que l’Université est très fréquentée, mais il s’agit d’un système très flexible qui permet de choisir les disciplines que l’on souhaite étudier et qui est gratuit pour les étudiants européens. »

Le revers de la médaille de ce système idyllique ? Les études peuvent prendre des années. « Un Autrichien peut finir ses études vers l’âge de 25 ans pour avoir dû attendre de pouvoir étudier certaines matières, mais c’est toujours mieux que d’être diplômé à 22 ans sans avoir mis les pieds dans une entreprise, non ? ». C’est ainsi qu’à la différence des autres pays plus stricts, en Autriche les étudiants peuvent effectuer des stages en entreprise dès le début de leur cursus. À ce moment de la conversation, Daniel doit voir mes yeux qui pétillent, bien qu’il me soit impossible de comparer tous les avantages de ce système par rapport à l’Espagne, où j’ai été formé pendant quatre ans et où les frais universitaires ont provoqué une véritable saignée parmi les étudiants. « Naturellement, il y a une limite de rattrapages pour réussir tous les examens, on vous donne deux semestres de tolérance et, si vous ne tenez pas votre engagement, on vous retire toutes les aides et vous devez commencer à rembourser vos crédits », m’explique-t-il. En définitive, cela me semble être un marché équitable : une offre acceptable couplée à certaines responsabilités.

Pas un pays pour les jeunes ?

Mais ensuite ? Quelques Autrichiens se plaignent que les étudiants étrangers bénéficient des investissements consentis par le gouvernement, avant de quitter le pays une fois leurs études achevées. « J’aime beaucoup la ville et je pensais rester y vivre, mais Düsseldorf commençait à me manquer, et mes parents également, alors j’espérais rentrer en Allemagne quand tout serait fini », confesse Hanna. Rachel pense aussi à partir, Vienne n’offrant pas selon elle « beaucoup de possibilités ». « J’aimerais me rendre en Allemagne ou en Espagne, ou en Suisse, car ici il n’y a pas beaucoup de choses, les gens finissent par travailler dans une banque ou une compagnie d’assurances, c’est un petit pays où il n’y a pas beaucoup de grandes entreprises, seulement deux ou trois », se lamente-t-elle.

Cela semble être le sujet de discussion par défaut pour tous ceux qui restent vivre à Vienne. Malgré un taux d’emploi enviable, une stabilité politique plutôt solide et une qualité de vie qui la place parmi les premières villes de la planète, l’élégante Vienne ne semble pas convenir aux nouvelles générations. Mais ce n’est peut-être qu’une question de temps. Tous les Autrichiens avec lesquels j’ai pu parler me disent que la ville a beaucoup changé ces dix dernières années. À côté des majestueux palais et des salles de concert sophistiquées, de ses parcs romantiques et de ses cafés, Neubau, dans le centre-ville de Vienne, regorge de galeries d’art et de boutiques de seconde main, tandis que le MuseumsQuartier se transforme au coucher du soleil, quand des centaines de jeunes gens se réunissent là-bas pour boire du Sturm et du vin chaud. Peut-être que ces jeunes, qui critiquent actuellement la ville, ne sont pas tous conscients que ce sont eux qui transforment Vienne et la font sortir de sa torpeur.

CET ARTICLE FAIT PARTIE D’UNE SÉRIE SPÉCIALE CONSACRÉE À VIENNE. « EU-TOPIA : TIME TO VOTE » EST UN PROJET RÉALISÉ PAR CAFEBABEL EN PARTENARIAT AVEC LA FONDATION HIPPOCRENE, LA COMMISSION EUROPÉENNE, LE MINISTÈRE FRANÇAIS DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET LA FONDATION EVENS.